À la fin du Discours sur l’Ogdoade et l’Ennéade, Hermès demande à celui qu’il appelle son fils de graver leur enseignement sur des stèles de couleur turquoise, en caractères hiéroglyphiques, puis de les placer dans son temple sous la protection de plusieurs gardiens, mais il lui ordonne aussi d’ajouter une imprécation afin que le « Nom » demeure à l’abri de tout détournement et que le lecteur aborde le texte selon les règles de la transmission sacrée. Cette scène associe ainsi la conservation matérielle d’un enseignement, son inscription dans un espace religieux et la définition des conditions spirituelles requises pour y accéder.
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| Entrée est du temple de Thot, Qasr el-Aguz, rive ouest de Louxor, Égypte |
Le mystère comme connaissance transformatrice
Dans le vocabulaire religieux de l’Antiquité, le mystère désigne une connaissance dont la réception suppose une préparation, car sa valeur réside autant dans son contenu que dans la transformation de celui qui la reçoit. Le traité d’Hermès présente donc la transmission du savoir comme un processus ordonné, au cours duquel le maître accompagne progressivement son disciple jusqu’à ce que celui-ci acquière la capacité de comprendre les réalités divines, de sorte que le secret protège à la fois l’enseignement et la personne qui s’en approche.
La pierre garantit la durée du message, tandis que les hiéroglyphes lui donnent une forme conforme à son caractère sacré et que le temple inscrit sa conservation dans un espace placé sous la protection divine. La stèle rapproche ainsi l’art lapidaire de l’art alchimique, puisque la matière travaillée y devient le réceptacle d’une puissance spirituelle[1]. Le savoir doit traverser le temps, mais sa transmission suit un ordre précis, puisque chaque étape prépare le disciple à recevoir la suivante et que l’accès au mystère dépend de la formation accomplie sous la conduite du maître.
Du disciple à l’initié
La distinction entre le disciple et l’initié prend ici toute son importance, puisque la qualité de disciple découle de la relation établie avec le maître, tandis que celle d’initié résulte du parcours accompli sous sa conduite. Le « fils » d’Hermès a commencé par étudier des livres qui ont développé sa sagesse, puis il a reçu des « Leçons générales » et des « Leçons détaillées », et son édification s’est poursuivie par degrés grâce à l’étude, à la discipline morale et à l’exercice de l’intelligence. L’initiation correspond ainsi à l’aboutissement d’une formation qui engage l’être humain tout entier et qui lui permet de passer de la réception d’un enseignement à l’expérience intérieure de ce qu’il a appris.
Lorsque Hermès et son disciple prient ensemble, de toute leur pensée, de tout leur cœur et de toute leur âme, la puissance divine se manifeste sous la forme d’une lumière, et le disciple contemple alors l’Ogdoade et l’Ennéade, entend les hymnes des âmes et des anges, puis affirme avoir été « vivifié » et rendu sage.
L’Ogdoade, ou « huitième », et l’Ennéade, ou « neuvième », représentent des degrés supérieurs du monde divin, situés symboliquement au-dessus des sept sphères planétaires, et leur contemplation marque l’élévation de l’intellect jusqu’à des réalités qui deviennent accessibles au terme du parcours initiatique. Le disciple devient donc initié lorsque l’enseignement reçu, la conduite qu’il a adoptée, la prière qu’il a accomplie et la contemplation qu’il a vécue ont produit en lui une transformation spirituelle.
La stèle et la protection du Nom
La stèle remplit deux fonctions complémentaires, puisqu’elle conserve matériellement l’enseignement et que l’imprécation en réserve la lecture aux personnes ayant accompli le parcours requis. Une conduite pure forme le socle de cette préparation, tandis que les leçons reçues et l’expérience de la puissance divine en assurent l’accomplissement, de sorte que la lecture s’inscrit dans une voie de progression et engage celui qui lit à faire un usage conforme du savoir transmis.
Le texte évoque en particulier le risque d’un détournement du « Nom » à des fins mauvaises, car, dans cette conception religieuse, certains noms divins possèdent une efficacité propre et leur connaissance permet d’entrer en relation avec la puissance qu’ils rendent présente. Le nom sacré forme donc une parole agissante, et celui qui le reçoit assume la responsabilité attachée à son usage, ce qui explique que l’imprécation protège autant la puissance du texte que l’ordre de sa transmission[2].
Une imprécation à l’échelle du cosmos
Pour donner toute sa force à cette protection, l’imprécation invoque d’abord le ciel, la terre, le feu et l’eau[3], qui forment les grandes composantes du monde sensible et qui placent l’engagement du lecteur sous le témoignage de l’univers visible. La formule fait ainsi appel aux réalités au sein desquelles vivent les êtres humains, afin que chaque partie du monde devienne garante du respect dû à l’enseignement d’Hermès.
Elle invoque ensuite les sept « Ousiarques », terme que l’on peut traduire par « régents des essences », car ces puissances gouvernent les substances qui composent le monde et participent à l’organisation du cosmos. Leur nombre les rattache à l’ordre des sept sphères planétaires, tandis que l’Esprit démiurgique présent en eux représente la puissance formatrice grâce à laquelle chaque réalité reçoit sa place et sa fonction.
L’énumération suit donc une progression, puisqu’elle part des composantes visibles du monde, s’élève ensuite vers les puissances qui gouvernent les essences et atteint enfin les principes divins placés à l’origine de toute existence. L’imprécation engage ainsi le lecteur devant la totalité du réel et confère à la protection de la stèle une portée cosmique.
Trois degrés de manifestation du divin
Enfin, l’imprécation invoque l’Inengendré, Celui-qui-s’engendre-lui-même et l’Engendré. Ces trois désignations peuvent évoquer trois degrés de manifestation du divin : la source suprême qui ne reçoit son existence d’aucune cause, le principe qui se manifeste par lui-même, puis la puissance engendrée qui agit dans la production et l’organisation du cosmos. Il serait imprudent d’y reconnaître directement la doctrine chrétienne de la Trinité ou d’imaginer un même dieu passant successivement par trois états. La formule exprime plutôt une hiérarchie allant du principe absolument transcendant jusqu’à sa manifestation créatrice.
Cette hiérarchie donne sa cohérence à l’ensemble de l’imprécation, car le monde sensible dépend des puissances qui l’organisent, tandis que celles-ci reçoivent leur ordre de principes plus élevés. Le lecteur se trouve ainsi placé devant une chaîne de réalités qui s’étend depuis les éléments visibles jusqu’à la source transcendante, et son engagement concerne tout à la fois la Nature, les régents du cosmos et les formes les plus hautes du divin.
Préserver l’ordre de la transmission
La protection de la stèle exprime finalement une idée essentielle de la tradition hermétique : la connaissance sacrée se transmet à travers une progression au cours de laquelle le disciple étudie, transforme sa conduite, exerce son intelligence et devient capable de recevoir le mystère. L’imprécation préserve cet ordre en rappelant que la puissance d’un enseignement dépend aussi de la manière dont il est reçu, puis transmis, de sorte que l’initié devient à son tour responsable de la conservation du savoir et du respect des conditions qui en garantissent l’usage juste.
Alain Mucchielli
Références
[1] Ceci constitue un des fondamentaux du Rite Philosophal et de sa vision du Monde. ↩
[2] Cf. le degré d'Arche royale du Rite Philosophal. ↩
[3] Le ciel, la terre, le feu et l’eau représentent les grandes composantes du monde sensible. Ici l'air est remplacé par le ciel... ↩
Bibliographie
Bull, Christian H., « Wicked Angels and the Good Demon: The Origins of Alchemy According to the Physica of Hermes », Gnosis: Journal of Gnostic Studies, vol. 3, 2018, p. 3-33.
Mahé, Jean-Pierre, « Le sens et la composition du traité hermétique, “L’Ogdoade et l’Ennéade”, conservé dans le codex VI de Nag Hammadi », Revue des sciences religieuses, vol. 48, no 1, 1974, p. 54-65.
Mahé, Jean-Pierre, Hermès en Haute-Égypte, 2 vol., Québec, Presses de l’Université Laval, 1978-1982.
Crédit photo : Roland Unger, Entrée orientale du temple de Thot à Qasr el-Agoûz, rive occidentale de Louxor (Égypte), 27 février 2005, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.Chaque article de blog est une œuvre protégée par le droit d’auteur : vous pouvez le citer brièvement en indiquant clairement l’auteur, le titre, la date et un lien vers la source, toute reproduction intégrale ou substantielle, adaptation ou réutilisation commerciale nécessitant une autorisation préalable.
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Comment transmettre l'Ineffable? Comment puis-je donner envie, ou au moins l'idée, que certaines réalités sont invisibles mais agissantes? Comment moi-même ai-je été touché pour me poser ces questions?
RépondreSupprimerIl se peut que la Maçonnerie et l'exemple de mes Maîtres ait été important; mais qu'est ce qui relève de la Transmission et qu'est-ce qui relève d'un destin plus personnel et d'un rapport intime avec la Connaissance sacrée?
Chaque réflexion à ce sujet approfondit ma perplexité; il me reste, en ami des Stoïciens, à soigner ce qui dépend de moi, notamment pour la Transmission, et à guetter ce qui peut advenir de ce que nous avons tant de mal à nommer.