30 mai 2026

Le Rite Philosophal ou le temps du retour à la Nature

Vénérable Maître du Feu,

Quand j’ai commencé à travailler sur le sujet du retour à la Nature, je n’avais, comme c’est souvent le cas, aucune idée de là où mes pas me mèneraient. J’ai une confiance totale dans la méthode maçonnique : je sais qu’elle nous prend par la main pour nous emmener en des endroits de nous-mêmes que nous ne soupçonnions pas.

Cependant, après quelques mois de travail au Rite Philosophal, quelque chose me disait aussi que j’avais besoin de mettre certaines choses en ordre.

Pour éviter de nous fatiguer inutilement ou de partir sur de fausses pistes, comme celle de l’écologie politique, je voudrais commencer par préciser ce que j’entends par retour à la Nature.

Le retour à la Nature : une vision universelle

Gagnons du temps : si écologie il y a, ce sera au sens propre, c’est-à-dire l’examen des relations des êtres vivants, et particulièrement nous, les humains, avec notre milieu. J’entends par là le cosmos, l’univers, ou plutôt les multivers, au sens maçonnique du terme, dans une vision universelle qui ne se limite pas à l’espèce humaine. Avouons que celle-ci a une fâcheuse tendance à considérer les grands sujets comme circonscrits à son horizon terrestre, le seul qu’elle connaisse.

C’est un peu prétentieux, mais c’est mon côté mégalomane qui s’exprime : où, ailleurs qu’ici, pourrais-je le faire en toute confiance ?

La particularité du Rite Philosophal

Le Rite Philosophal que nous pratiquons présente un aspect particulier, que l’on trouve, à mon sens, moins développé dans les autres rites. Il évoque avec précision les éléments naturels et les réalités qui leur sont étroitement liées : les événements cosmologiques, le cycle des saisons, la présence et la force des quatre éléments naturels — l’eau, l’air, le feu, la terre —, ainsi que les trois principes alchimiques : le mercure, le soufre et le sel.

Ce rite est imprégné de la présence de la Nature, par l’évocation du Grand Principe, qui nous évite toute représentation anthropomorphique d’un Dieu grincheux à la figure masculine. Par son rythme incessant, le rite nous ramène aussi à ce que nous avons peut-être tendance à oublier : le renouvellement constant des choses et des êtres, leur impermanence, à commencer par la nôtre, la puissance première de la Nature, l’équilibre de l’homme lorsqu’il est en harmonie avec elle, en son sein, sans affrontement ni mépris.

Quelle est la constante que ce rappel remet en lumière ?

Pour moi, c’est celle de l’impermanence et de la métamorphose.

Les sabbats celtes : un cycle éternel

Le Rite Philosophal rappelle, à chaque ouverture des travaux, les quatre sabbats mineurs des fêtes celtes, qui s’intercalent entre les solstices et les équinoxes :

  • Imbolc, à la sortie de l’hiver ;
  • Beltane, lorsque le printemps prend sa place ;
  • Lughnasadh, quand la chaleur règne sur le cœur de l’été ;
  • Samhain, qui annonce le repos de la Nature et de la Terre, laquelle va abriter ce qui germera dans l’obscurité pour éclore à la lumière d’Imbolc.

Ainsi, le cycle est accompli.

Je me souviens de ma déception d’enfant quand j’ai compris qu’au solstice d’été, à peine consommé le triomphe du Soleil invaincu sur les ténèbres, la durée du jour commençait à décroître : la lente descente vers l’automne et l’hiver commençait précisément au moment de l’avènement de l’été lumineux et brûlant que j’aime tant.

Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé qu’il fallait se féliciter de ce cycle de renouvellement permanent et que la future victoire de la lumière prend naissance au cœur de la nuit du solstice d’hiver, dans le froid de la terre où le grain va mourir, se dissoudre et se recomposer pour une vie nouvelle.

D’ailleurs, si, en suivant mon inclination mégalomane, je devais fonder une religion, je crois que j’instituerais, aux alentours du 21 décembre, un événement remarquable. Celui-ci tirerait sa force de l’idée d’apparition, puis de croissance de la lumière.

La Nature comme alliée et miroir

Le Rite Philosophal nous propose de reprendre conscience de notre dépendance étroite, souvent oubliée, à la Nature et de sa force, qu’elle ne demande qu’à partager avec nous, ainsi que notre place en son sein et ce qu’elle nous apprend sur nous-mêmes.

En effet, nous avons peut-être cru, en franc-maçonnerie entre autres, que l’on pouvait aborder et comprendre l’homme uniquement comme un animal social, indépendamment de son environnement. L’altérité, la relation à l’autre, la vie en société, si souvent à l’origine de notre inconfort ou de nos souffrances, sont apparues comme les sujets majeurs de nos préoccupations.

Mais ce faisant, nous avons oublié que notre environnement ne se limite pas aux villes où ne vivent que des hommes.

L’hybris de la Raison et ses conséquences

Peut-être devons-nous aussi nous souvenir que l’époque de la codification de nombreux rites coïncide avec celle où la croyance en la toute-puissance de la Raison a commencé à nous éloigner de l’intuition et du contact confiant avec la Nature, en accréditant l’idée d’une supériorité ontologique de l’homme sur les autres règnes.

En effet, venant après des siècles de chasse aux sorcières, au sens propre du terme, qui avaient le tort de savoir soigner avec les plantes et qui, par là, incarnaient un Féminin sacré à la puissance insupportable, cette hybris des prétentions de la Raison lui a donné un monopole sur les autres formes de compréhension et de sensibilité.

Pourtant, comment parler des hommes, de leur grandeur et de leur misère, comme s’ils étaient des parcelles du monde vivant, isolées, sans leur environnement naturel ?

La vision du Monde du Rite Philosophal

Chaque rite propose une vision du monde, influencée par l’ambiance de l’époque, les conceptions intimes des codificateurs, la méthode de construction du rite, la logique de l’évolution et de la progression de ses degrés, ainsi que son vocabulaire.

Quelle est donc la vision du monde que le Rite Philosophal nous propose, à partir des travaux du baron Théodore de Tschoudy ?

Il me semble que c’est la vision d’une espèce humaine incluse dans son environnement, au sens de l’ensemble des forces de la Nature, en tant que puissance ordonnatrice, et de leur présence permanente.

Nous sommes invités à retrouver le lien avec les éléments. Ainsi, nous pouvons emprunter une voie qui nous aide à retrouver notre place au sein de l’Univers, ou des multivers, selon le goût de chacun pour la physique quantique et ses implications.

La Nature, par son contact et parfois par sa rudesse, nous aide à dissoudre les scories. Elle révèle, nous fait admettre notre grande faiblesse si nous la considérons comme une adversaire, mais aussi notre immense force si elle devient notre alliée.

Une réparation des relations avec le Monde

Alors, ce Rite Philosophal est-il en mesure de réparer mes relations avec le Monde, avec vous, et avec les puissances de la Nature ?

Je le crois profondément, dans la mesure où il nous propose une vision d’un temps cyclique, d’un renouvellement permanent des choses et des êtres, bien loin d’un temps linéaire, qui n’est qu’une illusion filant entre nos doigts. Il nous pose la question de la certitude des choses invisibles et perdues de vue, car, comme le dit la mythologie grecque, nous avons peut-être bu l’eau du Léthé, qui nous fait oublier ce qui est insensible vu d’ici.

Nous n’occupons qu’un petit coin de l’univers. Pourtant, dans une prétention insensée, nous pensons être locataires d’un meublé où nous pouvons nous conduire comme des sagouins, avant de tenter d’aller « saloper » une autre planète.

Il n’est pas trop tard pour nous souvenir du contrat d’harmonie que le Grand Principe de la Nature nous propose, et que nous avons une funeste tendance à oublier.

Vénérable Maître du Feu, j’ai dit.

Pierre Schaller
Lecteur1 de la R∴ L∴ « Mercure »,
Or∴ de Toulon, le 22 mai 2026.


1 Au Rite Philosophal, le Lecteur correspond à l’Orateur.


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