Cet article est lié au 9e degré du Rite Philosophal, le grade de Chevalier du Soleil où les deux Officiers principaux sont Adama qui préside la tenue et Vérité, le Maître des Cérémonies, qui remplacent les deux Surveillants.
Le fait que Vérité occupe la fonction, entre autres, de régler les déplacements mériterait, en soi, un long développement.
À noter par ailleurs que ce grade correspond au 28e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté et au premier degré (dit des Prosélytes) du 5e Ordre digradal[1] du Rite Moderne dans la configuration proposée par le Souverain Chapitre Métropolitain de 1808[2].
La Vérité : une approche philosophique
La vérité est l'une des notions les plus anciennes et les plus fondamentales de la philosophie[3]. Depuis l'Antiquité, elle constitue à la fois un objet de réflexion et un idéal de la connaissance humaine. Pourtant, chacun emploie quotidiennement le mot « vérité » comme si sa signification allait de soi, alors que les philosophes n'ont jamais cessé de discuter de sa nature, de ses critères et de la possibilité même de l'atteindre.
Une difficulté apparaît immédiatement : la vérité existe-t-elle indépendamment de celui qui la cherche, ou dépend-elle de la manière dont l'être humain perçoit et comprend le monde ?
Cette interrogation conduit à distinguer trois questions essentielles : qu'est-ce que la vérité ? Comment pouvons-nous la reconnaître ? Et pouvons-nous jamais être certains de la posséder ?
Mais attention : affirmer que la recherche de la vérité doit nécessairement conduire à la connaissance, à la sagesse ou à la découverte du divin[4] introduit une notion nouvelle, celle de finalité. Encore faut-il distinguer la connaissance, qui participe de la recherche même de la vérité, des finalités morales ou spirituelles que nous pouvons lui assigner.
En effet, si nous imposons par avance à cette recherche une destination obligatoire, nous risquons de biaiser notre réflexion et de verser dans le dogmatisme. Une recherche authentiquement ouverte doit pouvoir conduire à des conclusions différentes de celles que nous espérions atteindre. Déclarer qu'elle doit nécessairement aboutir à une conception déterminée de la sagesse ou du divin revient à subordonner l'examen du réel à une conviction préalable.
La question n'est donc plus seulement : « Qu'est-ce que la vérité et comment pouvons-nous la reconnaître ? », mais également : « Vers quoi sa recherche doit-elle nous conduire ? »
Ces deux interrogations appartiennent à des champs philosophiques distincts. Nous nous en tiendrons ici à la première, sans méconnaître l'intérêt de la seconde, qui relève d'une réflexion sur les finalités intellectuelles, morales ou spirituelles de l'existence humaine.
La vérité comme correspondance avec le réel
La conception classique de la vérité remonte notamment à Aristote. Dans la Métaphysique, il explique, en substance, que dire de ce qui est qu'il est, et de ce qui n'est pas qu'il n'est pas, c'est dire vrai[5]. La vérité réside donc dans la conformité d'une affirmation avec la réalité qu'elle décrit.
Prenons un exemple élémentaire : j'affirme qu'il pleut dehors. Mon affirmation est vraie s'il pleut effectivement, indépendamment de mes convictions, de mes désirs ou de ceux de mon interlocuteur.
Cette conception sera reprise par Thomas d'Aquin[6], notamment dans le De veritate, à travers la formule latine :
Veritas est adaequatio rei et intellectus.
Autrement dit, la vérité consiste dans une adéquation entre la chose et l'intelligence qui l’appréhende. Cette définition possède une force considérable : elle suppose qu'il existe une réalité indépendante de nos opinions.
Mais elle soulève aussitôt une difficulté. Pour vérifier que notre pensée correspond à la réalité, nous devons déjà connaître cette réalité. Or nous n'y accédons qu'à travers nos sens, notre intelligence et nos représentations.
Comment comparer notre représentation du monde avec un monde que nous ne connaissons précisément qu'à travers cette représentation ?
C'est l'une des grandes difficultés de la théorie de la correspondance.
La vérité comme cohérence de la pensée
Une autre conception consiste à considérer que la vérité dépend de la cohérence des propositions entre elles.
Une affirmation serait vraie si elle s'intègre correctement dans un ensemble de connaissances, sans contradiction avec les autres propositions de cet ensemble.
Elle trouve une illustration particulièrement simple dans les mathématiques : une démonstration doit respecter les règles de la logique et demeurer compatible avec les axiomes retenus.
Cependant, la cohérence ne garantit pas à elle seule la vérité.
Un roman peut présenter un monde parfaitement cohérent, avec ses personnages, ses événements et ses lois propres, sans que ce monde n’ait jamais existé.
De même, un système de croyances peut être intérieurement cohérent tout en reposant sur des prémisses fausses.
La cohérence constitue donc une exigence essentielle de la pensée rationnelle, mais elle ne suffit pas toujours à établir que cette pensée décrit correctement le réel.
La vérité est-elle la même chose que la certitude ?
Cette distinction est probablement l'une des plus importantes.
La vérité concerne ce qui est effectivement le cas. La certitude concerne l'état d'esprit de celui qui affirme quelque chose.
Un individu peut être absolument certain d'une affirmation fausse. Inversement, quelqu'un peut énoncer une proposition vraie sans posséder les moyens de démontrer sa vérité.
Il existe donc une différence fondamentale entre :
Croire : tenir une proposition pour vraie.
Savoir : disposer d'une connaissance fondée sur des justifications appropriées.
Être certain : éprouver une conviction dépourvue de doute.
Dire vrai : formuler une proposition conforme à ce qui est effectivement le cas.
Dans la Critique de la raison pure, Kant reprend la définition classique de la vérité comme accord de la connaissance avec son objet[7]. Mais il souligne qu'il est impossible de disposer d'un critère universel et suffisant permettant de reconnaître la vérité de toute connaissance, indépendamment de son contenu.
Cette distinction invite à la prudence intellectuelle : l'intensité d'une conviction ne constitue jamais, à elle seule, une preuve de sa vérité.
Une difficulté particulière apparaît chez Spinoza. Dans l'Éthique, il soutient que l'idée vraie enveloppe sa propre certitude[8]. Selon sa célèbre comparaison, de même que la lumière se manifeste elle-même et rend visibles les ténèbres, la vérité se manifeste et permet de reconnaître l'erreur.
Toutefois, la certitude spinoziste résulte d'une idée adéquate. Elle ne doit pas être confondue avec le simple sentiment subjectif d'avoir raison.
C'est une distinction essentielle entre la connaissance rationnelle et la conviction personnelle.
La vérité comme dévoilement
Une conception sensiblement différente apparaît chez Heidegger[9].
Dans Être et Temps, il développe une réflexion sur le mot grec alètheia, généralement traduit par « vérité », qu'il interprète comme un dévoilement ou une sortie hors du retrait.
Cette conception du dévoilement n'est pas sans rappeler le symbolisme du voile d'Isis devenu dans la philosophie occidentale celui de la Nature dissimulant ses secrets. Mais ceci est une autre histoire….
Dans cette perspective, la vérité ne concerne plus seulement l'exactitude d'une proposition. Elle implique également la manière dont quelque chose se manifeste à notre compréhension.
Prenons l'exemple d'une œuvre d'art.
On peut énoncer des propositions exactes concernant ses dimensions, sa composition ou sa date de réalisation. Mais comprendre ce qu'elle exprime suppose une autre démarche : découvrir progressivement ce que sa contemplation rend perceptible.
Heidegger propose ainsi de penser une dimension plus originaire de la vérité, qui rend possible la formulation de jugements exacts.
Son interprétation historique de l'alètheia grecque demeure discutée. Il serait donc excessif de la présenter comme la définition que tous les philosophes grecs auraient partagée.
L'intérêt de cette conception est ailleurs : elle montre que la question de la vérité peut aussi concerner les conditions dans lesquelles le réel devient intelligible.
Existe-t-il une vérité ou plusieurs vérités ?
Cette question conduit au problème du relativisme.
Nous entendons fréquemment l'expression : « À chacun sa vérité. »
Elle peut avoir un sens légitime si elle signifie que chaque personne possède une expérience, une perception ou une interprétation particulière des événements.
Mais elle devient philosophiquement problématique lorsqu'elle prétend que toutes les affirmations seraient également vraies.
Si deux individus affirment, au même moment et dans les mêmes conditions, l'un qu'une porte est ouverte et l'autre qu'elle est fermée, leurs propositions ne peuvent être simultanément exactes dans le même sens.
La diversité des opinions ne suffit donc pas à établir la pluralité des vérités.
C'est ici que la pensée de Nietzsche mérite une attention particulière.
Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche souligne l'importance des perspectives dans la constitution de notre connaissance[10]. Il critique la prétention à observer le monde depuis un point de vue entièrement indépendant de toute situation humaine.
Mais son perspectivisme ne doit pas être réduit à l'idée que toutes les interprétations se valent. La confrontation et la multiplication des perspectives peuvent contribuer à une connaissance plus rigoureuse.
Il faut ainsi distinguer deux propositions :
« Nous avons tous une manière particulière d'accéder à la réalité. »
Et :
« Il n'existe aucune réalité permettant de départager nos affirmations. »
La première est largement défendable. La seconde constitue une thèse philosophique beaucoup plus radicale, qui exige une justification spécifique.
La vérité scientifique : une connaissance toujours révisable
La démarche scientifique apporte une réponse pratique à plusieurs de ces difficultés.
Elle repose sur l'observation, l'expérimentation, la confrontation des hypothèses et la possibilité de corriger les connaissances antérieures.
Les alchimistes ont parfois tenu pour vraies des conceptions erronées de la matière. Leur histoire nous rappelle qu’une conviction, aussi profondément ancrée soit-elle, ne constitue pas une preuve de vérité et que toute connaissance doit pouvoir être soumise à l’épreuve des faits.
Avec Karl Popper, notamment dans La Logique de la découverte scientifique, apparaît une idée fondamentale : une théorie scientifique doit pouvoir être soumise à des épreuves susceptibles de la réfuter[11].
Une théorie ayant résisté à de nombreux tests peut être solidement corroborée sans être définitivement démontrée vraie.
Il convient toutefois de distinguer deux notions : la vérité, que la science cherche à atteindre, et la justification des théories, qui demeure susceptible d'être révisée.
L'histoire des sciences montre ainsi une succession d'approfondissements et de rectifications.
Il serait cependant incorrect d'en conclure que toutes les théories se valent ou que la science ne produit aucune connaissance fiable.
La possibilité de corriger une connaissance constitue précisément l'une des conditions de sa fiabilité.
La vérité comme exigence morale et intellectuelle
La vérité possède enfin une dimension qui dépasse la théorie de la connaissance : elle engage notre rapport aux autres.
Dans son essai La Faiblesse du vrai, la philosophe française Myriam Revault d’Allonnes examine les conséquences politiques de ce qu'il est convenu d'appeler la « post-vérité »[12].
Les opinions peuvent légitimement différer, et leur confrontation constitue même l'une des conditions de la vie démocratique. Mais elles doivent pouvoir s'appuyer sur des faits établis.
Si les faits eux-mêmes deviennent de simples opinions que chacun serait libre d'accepter ou de rejeter, c'est la possibilité d'un débat rationnel qui se trouve compromise. La distinction entre le vrai et le faux s'efface progressivement au profit d'une indifférence à la vérité, qui fragilise notre capacité à construire un monde commun.
La recherche de la vérité possède ainsi une portée éthique et politique : elle suppose la sincérité, le souci de la preuve et la disponibilité à reconnaître ses erreurs.
Conclusion : la vérité, un horizon plutôt qu'un acquis
Ces différentes approches philosophiques permettent de dégager quelques principes.
La vérité ne se confond ni avec la croyance, ni avec la sincérité, ni avec la certitude. Une affirmation sincère peut être fausse ; une conviction profonde peut reposer sur une erreur ; une opinion largement partagée peut être démentie par les faits.
Inversement, notre incapacité à démontrer définitivement certaines propositions n'implique pas que la vérité soit inexistante ou que toutes les interprétations soient équivalentes.
Il faut également reconnaître que toutes les questions n'appellent pas les mêmes procédures de vérification. Une proposition mathématique, une affirmation historique, un jugement moral et une interprétation philosophique ne relèvent pas exactement des mêmes méthodes d'examen.
On peut donc distinguer la vérité comme propriété de certaines propositions et la recherche de la vérité comme activité de l'esprit humain.
Cette dernière suppose une disposition intellectuelle particulière : accepter que notre connaissance du monde demeure susceptible d'être corrigée, tout en maintenant l'exigence de distinguer ce qui est vrai de ce que nous aimerions croire.
De ce point de vue, une formule pourrait résumer la démarche philosophique :
La vérité est ce que nous cherchons à connaître ; la certitude est ce que nous éprouvons ; la sagesse consiste notamment à ne pas confondre les deux.
Alain Mucchiellli
Références
Digradal : adjectif désignant un système maçonnique organisé en deux grades ou degrés, par opposition à trigradal, qui en comporte trois.↩ Retour au texte
Alain Mucchielli, Re-naissance du 5e Ordre du Rite français, Les Éditions de la Tarente, 2024, p. 46.↩ Retour au texte
André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F., 1996.↩ Retour au texte
"La Quête de la Vérité chez le Franc-Maçon", Les Cahiers de la Sagesse n°3, Grand Chapitre du Rite Français, Alliance Maçonnique Française (GL-AMF), 2022.↩ Retour au texte
Aristote, Métaphysique (trad. Alexis Pierron et Charles Zévort), Paris, Ébrard et Joubert, 1840, t. 1, p. 103-145, sur Remacle.org, 2026.↩ Retour au texte
Thomas d'Aquin, De veritate, question 1, article 1, sur Grand portail Saint Thomas d'Aquin.↩ Retour au texte
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure (trad. par Jules Barni), 2 vol., Paris, Germer-Baillière, 1869, t. I, sur Wikisource, 2026.↩ Retour au texte
Baruch Spinoza, Éthique, 2e partie, proposition 43 et scolie (1677) sur spinozaetnous.org, 2026.↩ Retour au texte
Martin Heidegger, Être et Temps (trad. Emmanuel Martineau), édition numérique hors-commerce, § 44.↩ Retour au texte
Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale (trad. Henri Albert), Paris, Mercure de France, 1900 [troisième édition], vol. 11, p. 161.↩ Retour au texte
Karl R. Popper, La Logique de la découverte scientifique (trad. par Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, préf. de Jacques Monod), Paris, Payot, 1973.↩ Retour au texte
Revault d’Allonnes, Myriam, La Faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2018.↩ Retour au texte
Chaque article de blog est une œuvre protégée par le droit d’auteur : vous pouvez le citer brièvement en indiquant clairement l’auteur, le titre, la date et un lien vers la source ; toute reproduction intégrale ou substantielle, adaptation ou réutilisation commerciale nécessite une autorisation préalable.
Si cet article vous intéresse, n’hésitez pas à le commenter et à le transmettre à vos amis.