Dans l’histoire récente des Hauts grades du Rite Français, certains chapitres s’inscrivent dans une chaîne de transmission, à la fois discrète et continue, qui relie le XVIIIe siècle aux recompositions contemporaines. Le chapitre Gnôthi Seauton appartient à cette catégorie rare. Sa genèse ne peut se comprendre qu’en remontant le fil d’une filiation précise, structurée selon ce que l’on peut appeler — à la suite de Roger d’Alméras — une "logique de transmission effective", de chapitre à chapitre et de frères à frères1.
Une filiation reconstruite dans les années 1960–1970
Le point de départ du renouveau moderne se situe au début des années 1960, avec l’affiliation du F∴ René Guilly au Chapitre De Roos, vallée de La Haye, par les Frères Onderdenwijngaard et Boerma2.
Le 30 novembre 1963, le même chapitre reçoit au 4e Ordre un certain nombre de Frères dont Albert Rouyat, qui va jouer un rôle de relais entre les différentes étapes de cette reconstruction3.
Ensuite, le même jour, à partir de ce Chapitre De Roos est créé le Chapitre Jean Théophile Désaguliers par René Guilly : Albert Rouyat en fait partie, au même titre que le F∴ Pierre Fan∴.
Deux frères importants vont recevoir leurs Ordres à Jean Théophile Désaguliers : Roger d’Alméras (n° 23), admis au 4e Ordre le 6 avril 1965 après avoir reçu les autres grades par communication une dizaine de jours auparavant, et Roger Girard (n° 39), qui reste connu pour avoir participé au réveil du Rite Français au sein de la GLNF4.
Dans ce contexte, Roger d’Alméras joue aussi un rôle décisif à la fois comme organisateur, mais aussi comme passeur de textes, contribuant à restituer une base opérative au Rite Français des Hauts Grades.
En 1974, il fonde le chapitre La Chaîne d’Union, qui marque un élargissement de la dynamique. Trois ans plus tard, en 1977, il installe à Lille le Grand Chapitre magistral du Grand Globe français. Ce nom se place dans la lignée d’une ancienne structure de Hauts Grades du XVIIIe siècle et inscrit le travail contemporain dans une continuité revendiquée56.
De son côté, Albert Rouyat, installé en Provence, fonde à Ventabren une maison d’édition — Les Rouyat — qui participe à la diffusion des textes. La transmission s’appuie aussi sur une infrastructure éditoriale.
Le relais provençal : de Lou Calen à Gnôthi Seauton
À partir du centre lillois, la transmission gagne donc le Sud. Des frères porteurs des quatre Ordres constituent le Grand Chapitre de Provence, qui devient le relais régional de cette filiation, toujours avec « Bob » Rouyat7. C’est dans ce cadre qu’est fondé, le 11 juin 1986, le chapitre Lou Calen, au Temple de Calas.
Lou Calen constitue le maillon immédiat de la naissance de Gnôthi Seauton. C’est en son sein que sont formés plusieurs frères qui porteront ensuite la transmission. Le 16 décembre 1991, à Cagnes-sur-Mer, trois Souverains Princes Rose-Croix — Francis Peu∴, Jean-Claude Pér∴ et Paul Der∴ — fondent le chapitre Gnôthi Seauton, en se référant explicitement aux Règlements généraux du Grand Chapitre Général de France de 1784.
Ce point est essentiel : la fondation constitue bien une réactivation conforme à une norme ancienne, perdue par les instances qui les avaient pourtant créée. Gnôthi Seauton se présente d’emblée comme un chapitre « souverain et indépendant », inscrit dans une continuité authentique et rituelle.
Très rapidement, le chapitre dépasse le cadre local. Il assure les passages aux Ordres pour d’autres structures, notamment le chapitre Rosa Mystica, créé le même jour que lui.
Ce sont les Frères de Gnôthi Seauton qui recréent, dès le 11 octobre 1992, un Cinquième Ordre conforme aux règlements anciens. En 1993, ce chapitre participe à l’installation du chapitre Roëttiers de Montaleau à Paris. À cette date, il compte plus de quarante membres et devient un centre effectif de transmission et la plupart de ses membres participent au Souverain Chapitre Provence Fidélité dès sa fondation.
Une branche vivante, au-delà des recompositions
Les années 1993–1994 voient se déployer une tentative de reconstruction plus large d’un Grand Chapitre Général de France, à laquelle Gnôthi Seauton prend part. Comme souvent dans l’histoire maçonnique récente, cette dynamique s’accompagne de tensions et de recompositions. Mais un fait demeure : Gnôthi Seauton a servi de nœud de diffusion, permettant la création de plusieurs chapitres — notamment dans les Alpes-Maritimes et le Var — et la circulation des Ordres, notamment au plus haut niveau de l’obédience8.
Contrairement à certaines structures éphémères, le chapitre ne disparaît pas : des Frères ont continué à porter le chapitre et à en transmettre le corpus. Ses archives sont conservées et il reprend force et vigueur en 2015, notamment avec ses deux degrés sommitaux du 5e Ordre codifiés en 1993 pour le degré de Chevalier Kadosch philosophique, puis en 1996/1997 pour le Conseil des Neuf (grade de Chevalier de l’Étoile d’Orient, Commandeur du Rite, Sublime Philosophe Inconnu). Les planches tracées attestent l’existence d’un Aréopage Gnôthi Seauton et d’un Conseil des Neuf, avec officiers, travaux réguliers et instructions du Cinquième Ordre. Non seulement la continuité est symbolique, mais elle est aussi institutionnelle et opérative.
2026 : reconnaissance d’une branche historique
L’année 2026 marque une étape nouvelle. Le 21 mars 2026, une Charte d’Alliance est signée entre le chapitre Gnôthi Seauton et le Grand Conseil du Rite Philosophal. Ce texte constitue une véritable reconnaissance du Chapitre dans son histoire et l’important rôle tant de conservation que de transmission déjà joué depuis 1991.
La charte affirme explicitement que Gnôthi Seauton, « compte tenu de son histoire », pratique le Rite Français Moderne, notamment dans son Cinquième Ordre, digradal comme aux origines. Elle lui attribue des responsabilités précises : conservation des archives, fidélité au corpus, transmission des Ordres, accompagnement éventuel de nouvelles structures.
Autrement dit, Gnôthi Seauton est bien reconnu comme une branche historique, c’est-à-dire comme un maillon porteur de mémoire et de continuité.
Une logique de filiation
Si l’on reprend la chaîne dans son ensemble, elle apparaît avec netteté :
De Roos → Jean-Théophile Desaguliers (1963) → La Chaîne d’Union (1974) → Grand Globe français (1977) → Grand Chapitre de Provence → Lou Calen (1986) → Gnôthi Seauton (1991) → développements contemporains (2016–2026).
Cette chaîne repose donc sur des actes datés, des transmissions effectives et des acteurs identifiables — parmi lesquels Roger d’Alméras et Albert Rouyat occupent une place structurante.
Conclusion
En 2026, Gnôthi Seauton apparaît donc comme une branche historique du Rite Français Moderne. Une branche vivante, issue d’une filiation précise, ayant assuré la transmission des Ordres, traversé les recompositions et conservé un corpus.
Dans un paysage maçonnique souvent fragmenté, cette continuité constitue un fait rare. Elle rappelle que, derrière les structures visibles, il existe des lignes de transmission discrètes, où se joue l’essentiel : la fidélité à une forme, la persistance d’un esprit et la capacité de transmettre, de génération en génération, ce que les textes appellent simplement — et avec exigence — l’Art Royal.
Grand Commandeur du Conseil des Neuf du R∴F∴M∴
T∴S∴ & P∴M∴ du S∴C∴ Gnôthi Seauton
Notes
- L’appellation « Ordres de sagesse » qui désigne les hauts grades du Rite français est récente : elle apparaît en fait le 16 mars 2002 (cf. Alain Mucchielli, « Les Ordres de Sagesse : une appellation récente », Traditions, n° 19, 2023). ↩
- Le 31 mars 1963. La légende raconte que ce Chapitre serait issu de chapitres militaires formés par des soldats français en garnison dans la République batave (1795-1806). ↩
- Paolini, Paul. « Aperçu de l’œuvre maçonnique de René Guilly (1921-1992) », Renaissance traditionnelle, n° 201-202, 2022. ↩
- Révaugier, Cécile et Marcos, Ludovic. Les Ordres de sagesse du Rite Français, Paris, Dervy, 2015. ↩
- Ludovic Marcos, Histoire illustrée du Rite Français, Paris, Dervy, 2012. ↩
- Révauger, Cécile. « Les valeurs du Rite français des Lumières au XXIe siècle », Joaben, n° 6, 2016, p. 67-78. ↩
- On apprend par une publication des archives russes restituées au Grand Orient de France que le 13 mars 1787 le comité des 27 (1er degré du Ve Ordre digradal) « ayant examiné la demande en constitution en chapitre par la GL Provinciale de Provence à l’O. d’Aix estime que le G. Chap. Gal doit, et pour le bien du G.O. et pour la propre utilité du G. Chap., ériger la G.L. en chap. Provincial. » Il est possible de dire que le Grand Chapitre de Provence a une légitimité en 1979 qu’il ne soupçonnait pas. (Pierre Mollier, « Une découverte inattendue : les procès-verbaux du Ve Ordre au XVIIIe siècle », Renaissance Traditionnelle, n° 163-164, juin-septembre 2011, p. 237-280.) ↩
- Guiglielmi, Philippe. Préface de La Caverne et le Poignard, Alain Mucchielli, Les Éditions de la Tarente, 2021. ↩
Pour aller plus loin
Mucchielli, Alain. Re-Naissance du 5e
Ordre, Aubagne, Les Éditions de la Tarente, 2024.
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