30 mars 2026

En-deçà et au-delà des apparences

(Réflexions sur les voies d’accès à la Vérité au grade de Maître du Rite Philosophal)

Prenons garde à l’aspect extérieur des choses, ne nous fions pas aux apparences. Ce qui paraît superficiel n’est souvent pas conforme à la réalité et permet même de la masquer. Cet apanage artificiel, qui a pour objet de voiler la vraie nature des êtres, n’est cependant pas dénué d’intérêt. Aucune vie sociale ne serait possible si chacun d’entre nous livrait en pâture aux autres son moi profond. Aucun équilibre naturel ne serait envisageable sans l’utilisation, par les espèces animales et végétales, de leurres physiques ou comportementaux.

De l’immanence… à la transcendance

Des courants ésotériques et spirituels comme la franc-maçonnerie, l’hermétisme et plus particulièrement l’alchimie spirituelle ont regardé en-deçà de l’aspect des choses et se sont intéressés à l’immanence cachée sous l’illusoire apparence des êtres et de la matière. En vertu de ce principe d’immanence, chaque être du règne animal ou végétal, chaque minéral, porte en lui sa propre flamme créatrice et organisatrice qu’il convient d’aller chercher dans les profondeurs du monde manifesté. D’un point de vue alchimique, un travail de destruction maîtrisée et de purification de la matière est nécessaire pour faire émerger la quintessence, autrement nommée lueur divine, pierre philosophale ou Graal.

Mais, comme le précise l’un des postulats les plus puissants de la
Table d’Émeraude, attribuée au personnage mythique Hermès Trismégiste, « tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ».

Dès lors, en quittant l’en-deçà et en dirigeant notre regard au-delà des apparences, nous sommes amenés à prendre une voie ascendante, à entreprendre un voyage transcendantal pour tenter de percevoir et de recevoir la lumière divine. C’est le principe supérieur qu’on appelle Dieu et qui s’impose à nous par la révélation et la foi.

Deux visions opposées… en apparence seulement

Ainsi les deux visions de transcendance et d’immanence, en apparence opposées, sont finalement complémentaires : pour l’une, Dieu, ou son principe, venant de l’au-delà, a créé le monde et continue, en-deçà, de se manifester en lui ; pour l’autre, le monde manifesté porte dans ses profondeurs le germe de la création, dont l’exhumation laborieuse permet d’atteindre la Connaissance suprême ou Gnose. Par la gnose, on découvre la vérité cachée au fond de soi en se dépouillant de ses certitudes, de ses illusions et de ses croyances dans une forme d’absolu qui éclairera la totalité de l’existence. On prête à Hermès Trismégiste cette sentence : « La puissance divine est principe, naissance et croissance, énergie, destin, mort et régénération. »

Que cette étincelle que l’on nomme « Dieu », « Grand Architecte de l’Univers », « Grand Principe de la Nature »… émane de l’au-delà ou surgisse d’en-deçà des apparences, elle s’inscrit dans un cycle sans cesse réitéré, de la naissance à la régénération.

Une synthèse symbolique opérée dans le rituel d’élévation à la maîtrise du Rite philosophal

Le rituel d’élévation à la maîtrise témoigne de ce processus immuable. C’est grâce à son cœur pur et à ses réponses empreintes d’« assurance et de naïveté » que le candidat compagnon a été autorisé par le Vénérable Maître du Feu à poursuivre ses épreuves. « L’esprit superficiel se laisse tromper par les apparences, mais le vrai maçon sait les écarter pour atteindre la vérité. » Par ces propos, le Vénérable Maître du Feu suggère que le discernement et l’intelligence du cœur, apanages du vrai maçon, lui permettront de lever le voile des faux-semblants afin d’atteindre la vérité.

« Les épreuves que vous avez traversées, les enseignements reçus n’avaient qu’un seul objectif : vous conduire au cœur de l’œuvre, où vous acquerrez un savoir solide et éclairant. » C’est par la chute, conséquence des trois coups portés par les deux Gardiens du Feu et le Vénérable Maître du Feu, que le Compagnon retourne à la terre et va réaliser son œuvre au noir dans la matière qui l’accueille. Son être tout entier deviendra prima materia.

L’impétrant est substitué à son insu à Maître Hiram et, en étant renversé jusqu’au sol, il se retrouve prêt à germer dans un nouvel état de sa vie, comme une graine en dormition. Cependant, avant cela, il lui faudra se décomposer, se purifier et se dissoudre, « la chair quittant les os », jusqu’à devenir une carcasse épurée où se coagulera à nouveau, sous l’effet du Grand Œuvre, son être en devenir. Dans cette phase de la cérémonie, il est question de chute, forme de déchéance suivie d’un redressement grâce aux cinq points parfaits de la maîtrise exécutés par le Vénérable Maître du Feu. Il est également question d’une recomposition effectuée grâce à une transmutation, d’un changement de nature et non d’une simple résurrection de l’être à l’identique.

Il est question enfin de continuité et de cycle naissance-vie-mort sans cesse renouvelé. Maître Hiram disparaît, en apparence, mais il est remplacé par l’impétrant qui se destine, par des secrets révélés et une conduite aussi exemplaire que celle de son prédécesseur, à incarner le nouvel Hiram.

Pour autant, afin de réussir cette reconversion, il ne s’agit pas de reproduire les errements de son ancienne vie, tels les enchaînés de la célèbre allégorie de Platon condamnés à voir, dans la projection des ombres portées sur la paroi de la caverne, l’apparence du réel. Ces ombres représentent une réalité assombrie par les préjugés, l’ignorance et les passions. Les prisonniers sont invités à se libérer de leurs chaînes et à avoir le courage de quitter le monde d’en bas, celui de la caverne, lieu d’enfermement où règnent les apparences, pour s’élever jusqu’au monde d’en haut où la réalité se révèle grâce à la raison dans son éclat le plus pur. Le risque de cette démarche est l’aveuglement passager causé par la lumière du soleil, incarnation de l’idée du Bien et de la Connaissance ; mais cet affrontement du réel peut s’avérer douloureux et, au final, fécond.

Dans une autre vision, Hermès Trismégiste enseigne que le changement que l’homme ordinaire appelle mort n’est pas anéantissement, mais passage dans l’invisible. Si l’on applique ces préceptes à l’impétrant lors de son élévation au degré de Maître, on pourrait penser qu’au-delà des apparences de notre corporalité mortelle réside un principe immuable d’éternité qui nous libère de la matière. Ainsi le microcosme et le macrocosme se rejoignent jusqu’à se confondre dans l’invisible par l’entremise de l’esprit divin. C’est ce mouvement de la chute à l’élévation qui caractérise le passage de Compagnon à Maître, en plaçant l’impétrant en-deçà puis au-delà des apparences de sa propre mort pour le faire pénétrer dans l’essence.

Pour conclure : vers la construction individuelle d’une éthique

Ces approches, certes éclairantes, ne sont pas sans danger lorsqu’on les considère de façon exclusive et absolue jusqu’à les ériger en vérités dogmatiques. La démarche ne pourra porter ses fruits que si nous nous appuyons sur le résultat de cette recherche personnelle pour partager et transmettre. La flamme divine ou spirituelle que nous recelons au plus profond de nous, révélée de façon immanente ou transcendante, n’aura de sens que si elle sert à réchauffer et non à brûler, à éclairer et non à briller.

La franc-maçonnerie a le mérite de tempérer ces approches en réalisant une symbiose vertueuse d’influences variées qui s’enrichissent l’une l’autre. Elle donne un cadre solide et offre la possibilité de construire une éthique qui étaye notre transformation. Le tableau de loge au grade de Maître du Rite Philosophal représente un cercueil encadré à l’Orient par un compas et, du côté de l’Occident, par une équerre. Il rappelle l’équilibre nécessaire entre matière et esprit, rigueur et ouverture de la pensée, construction intérieure et ordre universel. Par les outils symboliques et les différentes sources qu’il convoque, il permet au nouveau Maître de voir en-deçà du monde illusoire et de diriger son regard au-delà des apparences.

Fabienne S∴
R∴ L∴ Mercure
Or∴ de Toulon

Références bibliographiques

  • La Table d’Émeraude, Hermès Trismégiste
  • Corpus hermeticum, Hermès Trismégiste
  • La République, Platon
  • Les Essentiels de l’alchimie, Adrien Choeur
  • Rituel du Rite philosophal

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