L’eau qui met le moulin en mouvement donne la farine ; puis cette même eau, mêlée à la farine, rassemble la poudre éparse et la fait passer à un autre état : elle devient pâte, puis pain. Rien, en apparence, que de très simple. Pourtant, pour les premières sociétés agraires, le pain quotidien est plus qu'un simple aliment. Il devient un bien précieux, presque un condensé de l’ordre du monde, de la régularité des saisons, du travail humain et de la subsistance accordée aux êtres humains.
Les chrétiens s’adressent eux aussi à leur Dieu dans une prière sans cesse reprise, presque comme un mantra, et prononcent notamment cette demande : « Donne-nous aujourd’hui notre pain du jour qui vient1. » Le pain demandé n’est donc pas seulement celui que l’on mange ; il est aussi celui qu’on attend, celui sans lequel le lendemain demeure incertain.
Le pain comme seuil
Il faut alors aborder la question du pain sans levain, ou pain azyme. En Loge, nous savons combien la symbolique solaire liée aux rythmes agraires peut servir de cadre de lecture. Le pain azyme — du grec azymos (ἄζυμος), « sans levain » — peut être compris comme la figure d’un recommencement pur, d’une pâte neuve que nul ferment ancien n’a encore travaillée.
Dans cette perspective, son élaboration à partir de la nouvelle récolte devient le signe d’une rupture avec le cycle précédent. En hébreu, le levain, se’or (שאר), désigne ce ferment qui se conserve et se transmet d’une pâte à l’autre. Il y a là, en réduction, tout un drame : le passé ne s’abolit jamais de lui-même ; il survit, il travaille encore.
Vieux ferments, vieux fourneaux
On peut donc voir dans le levain la survivance active de l’ancien dans le nouveau. Dès lors, toute altération introduite dans la pâte neuve peut se lire comme une rupture d’équilibre : le désordre réapparaît, parfois non sous les traits du tumulte, mais sous ceux, plus discrets, du résidu. Il faut donc, pour inaugurer un temps neuf, se défaire de l’ancien ferment.
Le symbole est d’autant plus fort qu’il désigne non seulement une règle alimentaire, mais aussi une exigence plus générale : rien ne recommence vraiment tant qu’un reste ancien continue d’agir dans l’ombre. Il arrive même que ce « reste » se rassemble en conseil, parle au nom de la mémoire, de la mesure et de la continuité, alors qu’il ne fait souvent que défendre sa propre ancienneté, son intime rigidité, sa peur de disparaître contre ce qui voudrait naître.
C’est ce que dit saint Paul, dans une langue qui touche à la fois à la cuisine, à la morale et au mystère : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait lever toute la pâte ? Purifiez-vous donc du vieux levain, afin d’être une pâte nouvelle… » Ainsi, le levain devient la figure de ce qui altère, corrompt ou fausse, tandis que l’azyme représente l’état de disponibilité, de purification et de vérité requis pour qu’un cycle nouveau puisse s’ouvrir.
Le texte ne parle pas seulement de pain ; il parle aussi, comme souvent les grands textes symboliques, de ce qui fermente en l’homme sans toujours se laisser voir.
Le pain et le combat
En hébreu, le pain se dit leḥem (לחם). Le voisinage de cette forme avec la racine du combat invite à un rapprochement qu’on n’érigera pas en certitude linguistique, mais qui n’en demeure pas moins suggestif. Le pain devient alors davantage qu’un simple aliment : il est ce pour quoi l’on lutte, ce dont la possession engage la vie même.
Il nourrit, certes ; mais il rappelle aussi que la vie même n’est jamais tout à fait séparée de l’épreuve.
Dans cette lumière, Bethléem (בית לחם) devient la maison du pain ; mais l’on peut aussi, à titre herméneutique, y entendre la maison du combat. Il ne s’agit pas d’une traduction très orthodoxe du toponyme, mais d’une lecture seconde qui enrichit le champ du symbole : le lieu de naissance du Christ peut alors être envisagé comme l’espace où se nouent ensemble nourriture, vie et épreuve.
De la pierre au pain
On pourrait dire aussi qu’entre l’ancienne maison de Dieu et la nouvelle, il s’opère un discret déplacement. Les peuples antiques, comme ceux de l’Ancien Testament, ont souvent lié la présence du sacré à la pierre, à la pierre dressée, au lieu marqué. Avec le christianisme, quelque chose se déplace : la maison de pierre tend à devenir pain.
Autrement dit, la présence symbolique de Dieu tend à se faire présence reçue, incorporée, substantielle. Le sanctuaire n’est plus seulement ce devant quoi l’on se tient mais devient alors ce qui se reçoit au plus intime.
La maison qu’on mange
Mais le pain a d’autres demeures, plus obscures, plus secrètes, plus ésotériques. En termes psychologiques, l’oralité constitue une phase primitive du développement humain ; et voici que la maison du pain se métamorphose, dans le conte, en maison de pain d’épice. Avec Jeannot et Margot, la nourriture devient architecture, et l’abri lui-même se laisse manger.
Quand la voix demande : « Qui grignote ma maison ? », les enfants répondent : « C’est le vent ! » Le déni vient aussitôt au secours du désir, comme souvent en ce domaine… La maison protectrice est entamée par ceux-là mêmes qu’elle devait abriter.
On peut alors lire le couple frère-sœur comme une figure encore immature de la psyché, une dualité que la faim, la peur et la séduction archaïque n’ont pas encore laissée se rassembler. La sorcière ne fait ici que pousser jusqu’à la caricature ce que la maison promettait déjà : une satisfaction immédiate qui finit par dévorer celui qu’elle nourrit.
Lorsque Margot détruit la vieille ogresse par le feu, la scène peut se lire, si l’on accepte un léger déplacement alchimique, comme un retour contraint à l’œuvre au noir : il faut que quelque chose brûle pour que quelque chose soit délivré.
Manger autrement
C’est dans ce même champ de l’oralité que se situe, mais sur un tout autre plan, l’eucharistie chrétienne. Le pain azyme y devient le support d’une incorporation symbolique transfigurée. Il ne s’agit plus de dévorer pour posséder, mais de recevoir en soi une présence2. Là où l’oralité primitive se referme sur l’avidité, l’eucharistie prétend l’ouvrir à une intériorisation plus haute.
Le geste demeure celui de la bouche ; mais son sens n’est plus le même.
Lever la pâte, lever la maison
Finissons avec la levure. Le mot lui-même, ou du moins l’un de ses anciens parents, conduit vers un autre champ symbolique cher au Compagnon. L’ancien français leveure, lié à l’idée de levée, permet un rapprochement suggestif : faire la « levure » d’une maison, c’est en poser la charpente, en lever l’ossature.
Ainsi le même imaginaire travaille la pâte et l’édifice, le pain et la demeure, la fermentation et l’élévation. Ce n’est peut-être pas un hasard si les symboles les plus durables semblent toujours vouloir bâtir en nourrissant, ou nourrir en bâtissant.
Alain Mucchielli
Notes et références
1 Lecture temporelle (la plus courante en liturgie) du grec ἐπιούσιος, attesté en Matthieu 6,11 et Luc 11,3 : « pour le jour qui vient ». ↩
2 Une autre lecture ancienne interprète ἐπιούσιος comme « substantiel » ou « supra-essentiel » (du grec ousia, « essence »). La Vulgate traduit en Matthieu 6,11 par panem nostrum supersubstantialem. Le pain devient alors non plus seulement celui du lendemain, mais celui qui relève de l’être même : nourriture de l’âme, voire participation à une réalité supérieure. Cette interprétation est notamment développée par Origène et Jérôme. ↩
Pour aller plus loin
- Ce billet est en en l'honneur des auteurs qui alimentent la série Ces symboles qui nous nourrissent aux éditions de la Tarente.
- Le texte de ce blog est issu pour partie de La Cornue du Compagnon aux éditions de la Tarente.
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Je ne dois ni lire ni écrire, je ne sais qu'épeler: l'invitation de l'Instruction d'Apprenti, c'est aussi cela: re-lire, re prendre les éléments de notre paysage intérieur sous un autre angle et une autre perspective. Dans les actes ou les éléments les plus simples (manger, le pain) se nichent des pépites qui échappent au regard rapide mais invitent à la profondeur.
RépondreSupprimerLa farine qui compose la mixtion qui va oindre le récipiendaire, avec
d'autres produits issus de la Force de la Nature et de la science des hommes (vin, huile) va devenir homme et l'homme prend la Force de la Nature en lui.
Lire, re lire et encore lire, et relier.