vendredi 30 janvier 2026

Giblim : le mot de passe des Maîtres au Rite Moderne


Au Rite Moderne appelé aussi Rite Français Moderne, le mot de passe de Maître est Giblim. Ce mot renvoie à une corporation d’ouvriers. Cela déplace immédiatement le sens du grade car, à cet instant, la Maîtrise ne se comprend pas comme un « grade supérieur » mais comme une responsabilité ; celle de créer les conditions pour que la construction du Temple devienne vraiment opérative.

Le Maître est un ouvrier comme les autres mais il sait ce que la matière exige, la façon dont elle résiste et comment elle peut consentir à être mise en forme pour respecter le plan.

Le Maître n’est pas seulement maître d’œuvre ; il est aussi maître de forges, au sens alchimique, celui qui sait régler le feu, éprouver la matière et conduire sa transformation sans la violenter.

  1. Tailler et préparer comme programme initiatique

Le texte de référence (1 Rois 5:18/32 selon les numérotations) associe les ouvriers de Salomon, ceux de Hiram et les Giblim/Guiblîm ; surtout, il insiste sur le verbe décisif : préparer le bois et la pierre pour bâtir la Maison. En effet, on ne construit pas un Temple sur des matériaux bruts ; on le construit avec de la matière mise en forme, équarrie, ajustée, « mise d’équerre ». Ainsi, Giblim devient une consigne intérieure qui nous rappelle qu'être Maître, c’est d’abord savoir « pré-parer » — accepter le temps long, l’ajustage exact, la patience qui précède l’avènement de  la beauté (parer).

  1. De Byblos à la « montagne »

Sur le plan historico-biblique, Giblim est généralement rattaché aux gens de Gebal (Byblos), réputés artisans compétents, ce qui éclaire leur présence sur le chantier. Mais la tradition maçonnique parle parfois d’un « Mont Gibel » et la montagne dit l’extraction, la pente, la rude école de la réalité.

  1. Bois et pierre : deux natures de la matière

Le verset associe bois et pierre, et la symbolique s’impose d’elle-même. La pierre figure la densité, la résistance, la durée ; sans taille, elle demeure matière inerte. Le bois figure le vivant, l’élan, la structure ; sans discipline, il se vrille et se fend. Le Temple naît de leur accord, et le Maître apprend à travailler ces deux natures en lui : ce qui doit être taillé (dureté, excès, orgueil), et ce qui doit être redressé et assemblé (intention, parole, fidélité au plan).

Alchimiquement, la pierre est du côté du Sel ce qui sous-entend fixité, densité, durée — mais non travaillée, la pierre demeure inerte. Le bois est du côté du Soufre et du Mercure qui représentent l'élan et la mobilité du vivant — mais sans règle, il se déforme et se fend. L’Œuvre du bâtisseur, comme celle de l’alchimiste, consiste à ouvrir le fixe et à fixer le mobile : solve et coagula. »

  1. Une lecture kabbalistique

La Kabbale fournit ici une clé sobre et solide : la racine g-b-l renvoie à l’idée de limite, frontière (gevoul). Or, dans la pensée kabbalistique, la limite n’est pas un défaut mais la condition de la manifestation. Pour qu’une forme existe, il faut qu’un indéfini reçoive des bords, une mesure, une proportion. La polarité Hessed / Guevourah exprime ce besoin : l’expansion d’un côté, la retenue structurante de l’autre. Dans cette perspective, les Giblim figurent la vertu de Guevourah au niveau de l’atelier à savoir le pouvoir de mise en forme, la rigueur sans laquelle rien ne se construit. Par analogie, gevoul (forme par la limite) devient le principe de l’œuf alchimique transposé c'est-à-dire la limite comme condition de l’engendrement, le clos comme condition de l’Œuvre.

  1. Une pointe de guématrie : Giblim (85) et la bouche (peh)

La guématrie permet une liaison élégante, sans artifices. En effet, גבלים (Giblim) vaut 85, comme פה (peh, « la bouche »). Cela éclaire le rôle du « mot de passe » car la Maîtrise n’est pas seulement affaire de taille matérielle, mais aussi de transmission par la parole. Dans le vocabulaire kabbalistique, la bouche est volontiers associée à Malkhout, c’est-à-dire à la parole qui reçoit, exprime, transmet. D’où nous pouvons très maçonniquement conclure que de même que le ciseau taille la pierre, la parole juste taille l’homme ; elle polit, ajuste, met en place — à condition d’être parole de mesure et non parole d’enflure. Et ce qui enfle est boursouflé (entendez, Frères souffleurs : bour-soufflé).

  1. Giblim comme règle d’humilité et science du juste

La synthèse tient en une phrase : Giblim rappelle que le Temple se construit d’abord en préparant (en se préparant). Bibliquement, les Maîtres sont ceux qui taillent et rendent aptes le bois et la pierre ; symboliquement, ils sont ceux qui acceptent la discipline du préalable ; kabbalistiquement, ils incarnent l’art de la limite — cette rigueur créatrice qui fait passer de l’informe au juste. Ainsi le mot de passe n’ouvre pas seulement une porte mais il ouvre aussi une exigence intérieure. Le Maître n’est pas celui qui « parle du Temple » ; il est celui qui sait, patiemment, rendre la matière — et se rendre lui-même — apte au Temple. Il ne va ni bien, ni mal ; il va juste…

Alain Mucchielli

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