Au Rite Moderne, appelé aussi Rite Français Moderne, le mot de passe de Maître est Giblim. Ce mot renvoie à une corporation d’ouvriers. Cela déplace immédiatement le sens du grade car, à cet instant, la Maîtrise se comprend comme une responsabilité ; celle de créer les conditions pour que la construction du Temple devienne vraiment opérative.
Le Maître est un ouvrier comme les autres mais il sait ce
que la matière exige, la façon dont elle résiste et comment elle peut
consentir à être mise en forme pour respecter le plan.
Le Maître n’est pas seulement maître d’œuvre ; il est aussi maître de forges, au sens alchimique, celui qui sait régler le feu, éprouver la matière et conduire sa transformation sans la violenter.
Tailler et préparer comme programme initiatique
Le texte de référence (1 Rois 5:18/32 selon les numérotations) associe les ouvriers de Salomon, ceux de Hiram et les Giblim/Guiblîm ; surtout, il insiste sur le verbe décisif : préparer le bois et la pierre pour bâtir la Maison. En effet, on ne construit pas un Temple sur des matériaux bruts ; on le construit avec de la matière mise en forme, équarrie, ajustée, « mise d’équerre ». Ainsi, Giblim devient une consigne intérieure qui nous rappelle qu'être Maître, c’est d’abord savoir « pré-parer » — accepter le temps long, l’ajustage exact, la patience qui précède l’avènement de la beauté (parer).
De Byblos à la « montagne »
Sur le plan historico-biblique, Giblim est généralement rattaché aux gens de Gebal (Byblos), réputés artisans compétents, ce qui éclaire leur présence sur le chantier. Mais la tradition maçonnique parle parfois d’un « Mont Gibel » et la montagne dit l’extraction, la pente, la rude école de la réalité.
Bois et pierre : deux natures de la matière
Le verset associe bois et pierre, et la symbolique s’impose
d’elle-même. La pierre figure la densité, la résistance, la durée ; sans
taille, elle demeure matière inerte. Le bois figure le vivant, l’élan, la
structure ; sans discipline, il se vrille et se fend. Le Temple naît de
leur accord, et le Maître apprend à travailler ces deux natures en lui : ce qui
doit être taillé (dureté, excès, orgueil), et ce qui doit être redressé et
assemblé (intention, parole, fidélité au plan).
Alchimiquement, la pierre est du côté du Sel ce qui sous-entend fixité, densité, durée — mais non travaillée, la pierre demeure inerte. Le bois est du côté du Soufre et du Mercure qui représentent l'élan et la mobilité du vivant — mais sans règle, il se déforme et se fend. L’Œuvre du bâtisseur, comme celle de l’alchimiste, consiste à ouvrir le fixe et à fixer le mobile : solve et coagula. »
Une lecture kabbalistique
La Kabbale fournit ici une clé sobre et solide : la racine g-b-l renvoie à l’idée de limite, frontière (gevoul). Or, dans la pensée kabbalistique, la limite n’est pas un défaut mais la condition de la manifestation. Pour qu’une forme existe, il faut qu’un indéfini reçoive des bords, une mesure, une proportion. La polarité Hessed / Guevourah exprime ce besoin : l’expansion d’un côté, la retenue structurante de l’autre. Dans cette perspective, les Giblim figurent la vertu de Guevourah au niveau de l’atelier à savoir le pouvoir de mise en forme, la rigueur sans laquelle rien ne se construit. Par analogie, gevoul (forme par la limite) devient le principe de l’œuf alchimique transposé c'est-à-dire la limite comme condition de l’engendrement, le clos comme condition de l’Œuvre.
Une pointe de guématrie : Giblim (85) et la bouche (peh)
La guématrie permet une liaison élégante, sans artifices. En effet, גבלים (Giblim) vaut 85, comme פה (peh, « la bouche »). Cela éclaire le rôle du « mot de passe » car la Maîtrise n’est pas seulement affaire de taille matérielle, mais aussi de transmission par la parole. Dans le vocabulaire kabbalistique, la bouche est volontiers associée à Malkhout, c’est-à-dire à la parole qui reçoit, exprime, transmet. D’où nous pouvons très maçonniquement conclure que de même que le ciseau taille la pierre, la parole juste taille l’homme ; elle polit, ajuste, met en place — à condition d’être parole de mesure et non parole d’enflure. Et ce qui enfle est boursouflé (entendez, Frères souffleurs : bour-soufflé).
Giblim comme règle d’humilité et science du juste
Pour aller plus loin
- André Benzimra, Hermétisme et alchimie dans la kabbale. Prolongements maçonniques, Les Éditions de la Tarente, 2009.
- Alain Mucchielli, Le Matras du Maître, Les Éditions de la Tarente, 2020.
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De la part d'Alain Airoldi
RépondreSupprimerA PROPOS DES GIBLIMS
Dans certains Rituels Maçonniques, Giblim est repris comme tailleurs
de pierres et habitants le mont Gabel ou Gibel.
Giblim est issu de la racine trilitère גבל qui signifie :
Limite, frontière, poser, fixer – tresser une corde – limitrophe –
pétrir, malaxer.
C’est aussi le verbe border, délimiter.
Dans le texte ci-dessous 1 Roi 5 : 32 le vocable Giblim גִּבְלִים n’est
pas à considérer comme nommant des ouvriers ou tailleurs de pierres
Même si certains traducteurs utilisent les Giblites ou Gibliens, on
trouve dans le livre de Josué 13 : 5
הַגִּבְלִי HaGibli traduit par les Giblites, c’est aussi la frontière, les
limites, même racine trilitère
1 ROI 5 : 32
וַיִּפְסְלוּ בֹּנֵי שְׁלֹמֹה, וּבֹנֵי חִירוֹם --וְהַגִּבְלִים; וַיָּכִינוּ הָעֵצִים
וְהָאֲבָנִים, לִבְנוֹת הַבָּיִת. {פ}
Je traduis de la façon suivante :
Les bâtisseurs (ou constructeurs) de Salomon et les bâtisseurs
d’Hiram, ils creusèrent וַיִּפְסְלוּ Vayefselu, (ou tracèrent) les limites
הַגִּבְלִים HaGiblim (délimitèrent) et préparèrent les arbres הָעֵצִים,
Hatetsim, les pierresהָאֲבָנִים HaVanim et les briques לִבְנוֹת Lebanoth
pour la maison, הַבָּיִת HaBayith.
Tracer, creuser les limites du Temple, c’est ce que faisait également
Pharaon quand il avait trouvé l’emplacement de son Temple, il traçait
lui-même les limites…Les Hébreux avaient ils récupéré cette
technique qui est en faites logique, tracer l’emplacement, préparer
les matériaux et ensuite construire.
Giglim dans la construction de la phrase est bien une action réalisée
par les bâtisseurs (tracer, creuser les limites)
Alain Airoldi