vendredi 23 janvier 2026

Le théorème premier de la Monade hiéroglyphique

Le code caché de John Dee : pourquoi la typographie est la clé de la Monade hiéroglyphique ?

Au panthéon des ouvrages hermétiques de la Renaissance, rares sont ceux qui opposent une résistance aussi tenace à l’analyse que la Monas Hieroglyphica (La Monade hiéroglyphique). Publié à Anvers en 1564, ce mince volume d’environ soixante-dix pages est bien plus qu’un traité d’alchimie ou de mathématiques : c’est une forteresse de pensée, fameuse pour ses silences, ses angles morts et ses sous-entendus.

Pour comprendre pourquoi le livre demeure une énigme, il faut revenir à sa genèse. John Dee aurait mûri l’ouvrage durant sept années — durée qu’on peut lire comme un cycle complet de maturation — avant de le jeter sur le papier, dit-on, en douze jours, dans une sorte d’élan fulgurant, presque sous la dictée. Sept, puis douze : la légende elle-même semble aimer les nombres.

Ce contraste entre lente élaboration et exécution rapide pointe peut-être vers un fait essentiel : si le latin est volontiers sinueux, c’est que l’essentiel n’est pas forcément logé uniquement dans les phrases.

Un détail, en tout cas, mérite l’attention : Dee adresse une dédicace et des consignes très précises à son imprimeur, Willem Silvius. C’est rare, et cela oblige à regarder la Monade comme un livre où la page compte, où la matérialité de l’imprimé fait partie de la lecture. Pourquoi un astronome réputé, un mathématicien de premier plan, se soucierait-il à ce point de l’artisan qui compose les caractères de plomb ? La question, à elle seule, déplace le regard.

Car ce que l’on voit, concrètement, ce sont des choix typographiques qui accrochent l’œil : une ponctuation très scandée, des capitales inattendues, des césures visibles, parfois un point au milieu d’un mot, et des changements de langue — grec, hébreu — qui brisent le courant du latin. On peut alors avancer une hypothèse simple : Dee écrit pour être lu, bien sûr, mais aussi pour être décrypté. Il est plausible que la mise en page, l’espacement et certains « accidents » typographiques n’aient pas pour seule fonction d’orner, mais qu’ils guident l’attention, pointent vers des sens cachés et nous mènent vers d’autres horizons.

Déchiffrer la Monade ne consiste donc pas seulement à traduire du latin ; c’est aussi apprendre à lire un dispositif discret, voire secret, déposé dans l’encre même de l’imprimeur. Et c’est, au fond, une loi classique de l’hermétisme : j’écris, mais je cache — parfois jusque dans la forme des mots.

Le théorème premier

Le premier théorème (p. 38) tient en six lignes : l’un des plus courts du corpus.

Per Lineam rectam, Circulumque, Prima, Simplicissimaque fuit Rerum, tum, non existentium, tum in Naturae latentium involucris, in Lucem Productio, repraesentatioque.

Grillot de Givry (1874–1929), traducteur de Paracelse, s’y était arrêté, non sans critiquer certaines traductions antérieures. Il propose dans sa traduction de la Monade hiéroglyphique  :

« C’est par la ligne droite et le cercle que fut faite la première et la plus simple démonstration et représentation des choses, aussi bien non-existantes que cachées sous les voiles de la nature. »

Et il ajoute en note :

« C’est-à-dire non seulement les formes sensibles de la matière, mais les trajectoires des forces cosmiques et moléculaires et les révolutions intérieures de l’immatière. »

Avant toute interprétation, un constat s’impose : le latin imprimé multiplie les virgules, fait usage de capitales et laisse apparaître des coupures de fin de ligne très nettes (Circu- / lumque, Simplicissi- / maque, laten- / tium, Produ- / ctio). Au XVIᵉ siècle, la ponctuation sert souvent à ménager des pauses de lecture plus qu’à fixer la syntaxe selon nos habitudes modernes : des virgules « de trop » ne seraient donc pas, en soi, un scandale. Mais ici, la virgule semble faire davantage que rythmer : elle devient un véritable outil de lecture.

Prenons un fragment significatif : « … Rerum, tum, non existentium, tum in Naturae latentium Involucris, in Lucem Productio… ». La syntaxe n’est pas fautive ; mais la page impose une scansion, presque un découpage méthodique — un alchimiste parlerait volontiers d’un rythme opératoire. Chaque tum coupe, isole, classe : comme si l’on procédait par séparations successives, en distinguant d’abord les « choses qui n’existent pas », puis celles qui demeurent « latentes dans les enveloppes de la Nature ».

Et surtout, un détail retient le regard : la virgule après Involucris ouvre une cassure nette — Involucris, in Lucem… — comme un passage brusque du voile à la lumière. La phrase ne dit pas seulement quelque chose : elle le fait sentir. Le texte donne à voir, par son mouvement même, l’acte qu’il annonce : extraire du voile, conduire au jour. On comprend alors que traduire Dee, ici, n’est pas seulement rendre des mots : c’est tenter de rendre une mise en forme, une mécanique discrète où la ponctuation et la page participent à l’idée.

Même chose pour les capitales. En latin classique, linea, circulus, productio ne prennent pas la majuscule (ce ne sont point des noms propres). Lorsqu’elle apparaît, elle agit comme un signal typographique : elle met en relief des pivots. Dans le Théorème I, les capitales se concentrent notamment sur les opérateurs géométriques (Lineam rectam, Circulum) et sur le champ du dévoilement (Rerum, Naturae, Involucris, Lucem), avec Productio comme acte décisif. L’ordre des mots lui-même, dans la page, induit une hiérarchie.

De là, je proposerais cette traduction :

« Par la ligne droite et par le cercle s’accomplissent, en leur forme la première et la plus simple, la mise au jour et la représentation des choses : tant de celles qui n’existent pas, que de celles qui demeurent cachées dans les voiles de la Nature. »

Tentative d’interprétation

On peut lire ce théorème comme un prologue. Dee y affirme que deux formes premières — la droite et le cercle — suffisent à fonder toute production intelligible, c’est-à-dire le passage de ce qui n’est d’abord qu’idée, possible ou structure cachée, à une forme qui peut être saisie, pensée et communiquée. La droite figure l’élan, la direction, l’émanation qui mène du point vers le multiple ; le cercle figure l’enceinte, la totalité, le cycle qui recueille, contient et donne unité. Avec cet outillage minimal, il devient possible de faire passer au manifeste ce qui n’est encore que possible, ou ce qui demeure caché. Solve et coagula.

La géométrie, parce qu’elle est simple et universelle, donne une figure à l’intelligible et rend lisible le réel caché en en révélant l’armature. On peut y sentir une parenté de langage qui parlera plus tard à la franc-maçonnerie : la géométrie comme passerelle entre l’idée et le monde.

L’expression involucra Naturae renforce cette logique du caché, du voile : la Nature ne se donne pas d’un bloc, elle enveloppe ses vertus et ses lois. Dès lors, la « production à la lumière » n’est pas seulement descriptive ; c’est une opération de dévoilement, presque initiatique, qui consiste à lever les enveloppes pour dégager les structures. Dans cette perspective, le théorème prépare aussi l’accueil de la Monas elle-même : si la droite et le cercle peuvent manifester et rendre intelligible ce qui est latent ou possible, alors un glyphe composé d’éléments simples n’est pas un ornement, mais un instrument — fait pour condenser, rendre visible et transmettre une intelligibilité réelle.

Dans une lecture alchimique, la droite et le cercle représentent deux gestes nécessaires pour réaliser l’Œuvre : la droite sépare, tranche et ouvre la matière ; le cercle enferme, contient et permet la cuisson dans l’athanor. Les « choses non existantes » indiquent des possibilités, des résultats en devenir. Les « choses latentes sous les enveloppes de la Nature », ce sont au contraire des qualités déjà là, mais cachées, comme un trésor sous un voile. Et la « production à la lumière », c’est le moment où l’on sort du sombre pour avancer vers le clair, comme extraire une essence d’une matière brute.

Emblème VIII de l'Atalanta fugiens : Accipe ovum et igneo percute gladio
Recueille l’œuf et pénètre-le en frappant avec une épée de feu. 

Dans une lecture jungienne prudente, la droite évoque la fonction directrice de la conscience, qui oriente et discrimine ; le cercle renvoie à la totalité psychique, proche du mandala et du Soi. Les « choses non existantes » deviennent des virtualités non actualisées, les « choses latentes sous les enveloppes de la Nature » des contenus inconscients ou préconscients encore non intégrés ; la « production à la lumière » décrit leur émergence à la conscience. Ainsi, avec deux figures minimales, Dee esquisse un schème : faire passer du virtuel ou du caché au visible et au pensable.

Enfin, voici une interprétation libre possible du Théorème I :

Par la droite et le cercle — signes les plus simples de l’Art — s’ouvre la première voie.

Car il est des choses qui n’existent pas encore, mais que l’intellect peut concevoir et ordonner.

Et il est des choses qui existent déjà, mais demeurent cachées sous les enveloppes de la Nature.

La droite projette, distingue et conduit ; le cercle contient, rassemble et scelle.

Par l’une et par l’autre, ce qui était confus reçoit forme, et ce qui était voilé vient au jour.

Ainsi naît la représentation fidèle, et ainsi s’accomplit la mise en lumière.

Que chacun entende : l’ouvrage commence par quelques traits, mais vise le Tout.

Voici, en peu de mots et après plusieurs jours de travail, la simple traduction de trois lignes de latin de John Dee — et certainement les plus simples…

Autrement dit : si ceci n’est que l’entrée, je n’ose imaginer la suite du labyrinthe.

Alain Mucchielli

Bibliographie / Pour aller plus loin


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