Dans un livre d’emblèmes d’Andreas Friedrich (fl. 1560-1617), on peut trouver une image très intéressante. Toutefois, nous n’avons pas affaire ici à un traité d’alchimie, mais à un livre d’emblèmes moraux et religieux1, qui mobilise parfois un vocabulaire visuel voisin de celui de l’alchimie. Cette image interpelle donc l’alchimiste. Et peut-être aussi le franc-maçon. Ou les deux…
Un décor pas si simple
Quelques objets, deux personnages, un décor simple et un homme assis à une table, plongé dans un livre ouvert. Derrière lui, une haute bibliothèque aligne ses volumes comme une muraille de savoir. À droite, une ouverture laisse voir la ville au loin, et au-dessus, les nuées s’amoncellent. Et surtout, une échelle, posée en biais, semble relier l’oreille du lecteur au ciel. La scène pourrait respirer la tranquillité de l’étude, l’élévation de l’esprit, la promesse d’un chemin vers « plus haut », d’un avenir glorieux.
Mais un détail change tout car un diable se tient à côté du lecteur et lui envoie de l’air dans l’oreille avec un soufflet. Difficile, quand on a une culture alchimique, de ne pas entendre aussi l’écho des « souffleurs » — ces charlatans de la transmutation — qui profitaient de la naïveté de leurs victimes pour leur soutirer de l’argent sous prétexte de promesses fallacieuses de transformation de plomb en or.
Le diable qui soufflait à l’oreille du sage
Ce soufflet n’est pas un accessoire anodin. Le soufflet sert à attiser un feu. Il ne crée pas la braise mais la rend plus vive. Il ne fabrique pas l’étincelle2 mais il lui permet de prendre vie. Le texte qui accompagne l’emblème avertit d’ailleurs que le diable s’en prend volontiers à ceux qui se croient sages, et qu’il faut s’en garder avec le plus grand soin.
« Satan est un esprit malfaisant,
et il s’en prend surtout à ceux
qui se croient, eux seuls, sages ;
c’est pourquoi, garde-toi-en avec le plus grand soin. »
Cependant, force est de constater que cette gravure n’essaye pas de nous détourner du vice. Elle ne montre ni débauche ni violence. Elle vise une zone plus subtile, plus difficile à reconnaître : celle où l’étude, la piété ou la quête de vérité peuvent être retournées contre elles-mêmes. Le lecteur travaille. Il lit3. Il semble sérieux. Mais si l’on veut comprendre l’avertissement, il faut regarder ce que le diable fait, et non ce qu’il empêche. Il ne ferme pas le livre. Il ne détruit pas la bibliothèque. Il ne jette pas l’homme dehors. Il se contente de souffler, à l’endroit exact où une parole entre et où une idée prend forme. L’image suggère ainsi qu’il existe une tromperie qui ne vient pas du manque, mais de l’excès ; non de l’ignorance, mais de la certitude ; non de l’absence de religion ou de savoir, mais de leur usage dévoyé. Cette « tromperie par excès » fait penser à l’hubris des Grecs. L’hubris n’est pas le simple mal, ni l’erreur d’un ignorant, mais la démesure de celui qui se croit en droit, qui se pense déjà au-dessus de la mesure commune. Ce n’est pas l’absence de savoir qui perd, c’est le savoir devenu suffisant, la certitude qui gonfle et qui finit par rendre aveugle. Dans la tragédie, l’hubris appelle la némésis, le retour de bâton qui rétablit la mesure.
À chacun sa raison bonne
Avant l’emblème se trouve un commentaire de la figure, texte explicatif qui va dans le même sens. Il commence par nous expliquer que les querelles n’ont ni mesure ni fin, parce que chacun veut avoir raison.
« À la querelle, il n’est ni mesure ni borne,
car chacun veut avoir raison ;
souvent on court ainsi dans le malentendu,
oui, dans l’inintelligence — et c’est une honte. »
De là naissent « le malentendu » et même l’absurde, et l’on en vient à s’appuyer sur « le bon droit » et sur la « Sainte Écriture » avec une raideur, un rigorisme qui n’est plus fidélité mais crispation et rigidité.
Tout se passe comme si la parole sacrée devenait un champ de bataille où l’on vient chercher des armes, au lieu d’y chercher une lumière. Le texte pointe un mécanisme précis, celui de ne regarder qu’avec « un seul œil » ce qui sert son intention. En d’autres termes, lire en sélectionnant, en isolant, en coupant, en tirant les phrases à soi. Et, pour guérir ce travers, le texte recommande une discipline simple : considérer les livres en leur entièreté, si l’on veut être vraiment « sage dans la parole de Dieu ».
À ce stade, le soufflet prend un sens très concret. La querelle n’a pas besoin d’être inventée parce qu’elle existe déjà dans le cœur humain. Il suffit de l’attiser. Nous reconnaissons alors une scène familière. Un débat commence avec un désaccord réel, puis l’oreille se met à préférer ce qui confirme plutôt que ce qui corrige. On n’entend plus ce qui nuance ; on n’entend plus ce qui oblige à revoir son jugement ; on n’entend plus ce qui appelle à l’humilité. On n’entend plus son frère, on n’entend même plus la fraternité.
On entend surtout ce qui alimente la « bonne thèse », ce qui renforce la posture, ce qui donne le sentiment d’être du « bon côté », du politiquement correct, surtout ce qui permet de ne pas bouger de sa zone de confort psychologique, de ne pas se confronter avec ses zones d’ombre. Le soufflet, ici, figure cette montée en température attisée par un feu alchimique trop important. Là se trouve le moment où la recherche de vérité se transforme en volonté de victoire.
Aristote, un drôle de païen
Le texte explicatif ajoute une autre mise en garde : à quoi sert ce qu’a écrit Aristote, puisqu’il était païen ? La formule peut surprendre, car Aristote est souvent associé à la rigueur, à la logique, à l’ordre des concepts4.
De plus, une part importante de l’alchimie savante s’est longtemps articulée avec des catégories aristotéliciennes. Pourtant, dans la logique de l’emblème, il ne s’agit pas de condamner la philosophie en bloc, mais de rappeler un ordre des choses. La doctrine des hommes est incertaine – même pour les plus brillants comme Aristote – parce que les hommes peuvent se tromper. Et, dans cette zone d’incertitude, le diable aime tout embrouiller (quand le diable s’en mêle5). Autrement dit, le problème n’est pas d’apprendre, ni même de raisonner, mais de croire que le raisonnement humain suffit, ou qu’il peut se passer d’un travail intérieur. Là encore, le soufflet devient un symbole de dérive dans l’excès, d’une intelligence devenue suffisante, et donc manipulable. On est alors « bour-souflé » d’orgueil.
Deus sive Natura
C’est ici qu’intervient l’une des phrases les plus fortes du texte : « Tiens une oreille ouverte, l’autre fermée ; fais ce que la parole de Dieu ordonne. » On pourrait croire à un paradoxe, mais c’est une formule de discernement. Garder une oreille ouverte, c’est rester disponible à une parole plus haute que soi, à une vérité qui nous met au pied du mur – ce qui est, tout bien considéré, cohérent pour un maçon. Dans la logique du texte, la référence ultime doit donc rester plus haute, ici la parole de Dieu et l’enseignement du Christ. Mais si nous allons encore plus loin, de façon moins dogmatique, il s’agit bien d’écouter notre propre Nature, rétablir le lien avec notre psyché profonde, garder une oreille ouverte à ce qui nous recentre.
Fermer l’autre oreille, c’est refuser l’écoute de ce qui excite, de ce qui flatte, de ce qui gonfle. Il ne s’agit pas seulement d’un mensonge ; il s’agit d’une inflation6, d’une amplification, d’une suggestion qui fait monter l’ego en pression7.
À partir de là, la bibliothèque change de rôle. Elle n’est plus seulement un décor de savoir mais elle devient le réservoir infini où l’on peut trouver des arguments pour tout. Quand la lecture est juste, la bibliothèque nourrit l’esprit et le rend plus humble, parce qu’elle révèle l’immensité de ce qui reste à comprendre. Quand la lecture est biaisée, la bibliothèque devient une armurerie, et chaque volume un projectile. L’emblème semble dire que l’on peut se perdre dans les livres sans quitter sa table, et l’on peut se croire très savant tout en devenant très aveugle.
Échelle pour monter ou pour des cendres ?
Reste l’échelle qui, elle, donne à l’image sa profondeur. Une échelle posée vers les nuées appelle presque spontanément une association avec l’échelle de Jacob. Ici, l’échelle est présente, mais aucun ange ne monte ni ne descend. Elle est là comme une possibilité, comme un appel, comme une orientation. Et c’est précisément ce qui rend le soufflet plus inquiétant. Le diable ne détourne pas l’homme d’une ascension vers la Lumière mais il cherche juste à influencer l’oreille au moment où l’ascension pourrait commencer, où l’écoute de la Nature pourrait devenir active. En ce sens, l’image suggère que le premier pas vers le haut n’est pas un tour de force intellectuel, mais une rectification de l’écoute, un alignement en quelque sorte.
Dans cette perspective, un rapprochement devient possible avec l’imaginaire maçonnique où l’échelle, la vigilance et la lutte contre la falsification jouent un rôle, notamment dans certaines lectures du degré de Chevalier Kadosch8.
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| Échelle mystérieuse - REAA - 1764 |
Très souvent ce degré porte souvent l’exigence de discerner le vrai du faux, de refuser les déformations de la vérité, de ne pas confondre justice et vengeance, ni rectitude et dureté. Or l’emblème propose une scène préalable à tout engagement : avant de prétendre la gravir, il faut vérifier ce qui, en soi, cherche à monter. Car la tentation la plus dangereuse n’est pas toujours de nier le ciel, mais de s’en servir ; non pas de rejeter l’échelle, mais de la gravir avec le vent du soufflet, c’est-à-dire avec l’orgueil d’avoir raison et la fièvre de la querelle.
L’échelle de Jacob devient alors le symbole d’une montée qui passe par l’humilité de l’écoute, tandis que l’éthique du Chevalier Kadosch rappelle que l’élévation véritable commence par une purification intérieure c’est-à-dire descendre d’abord en soi, fermer l’oreille à ce qui enflamme l’homme contre l’homme, et l’ouvrir à ce qui le met en vérité.
Mais dans le fond, le diable n’est pas celui qui apporte la Lumière, Lucifer ?
Alain Mucchielli
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Notes et références
1 Au XVIᵉ–XVIIᵉ siècle, l’emblème (image, devise brève et épigramme) est un genre littéraire très répandu ; sa forme invite à une lecture à plusieurs niveaux, entre énigme, méditation et leçon morale. Dans la littérature alchimique de la même période, l’image n’est pas un simple ornement : elle participe d’un raisonnement par symboles et analogies, qui complète le texte et s’accorde avec une écriture volontiers voilée. Un exemple classique est Michael Maier, Atalanta fugiens (1617/1618), souvent présenté comme un livre d’emblèmes alchimique, articulant cinquante emblèmes gravés et leurs textes (discours, épigrammes, etc.).
2 Cf. l’importance de l’étincelle (scintilla) au Rite philosophal.
3 « Lege, lege, relege , ora, labora et invenies » dit-on en alchimie.
4 Aristote est un « païen » pour les catholiques ; mais on peut parier qu’un catholique aurait été, pour Aristote, un barbaros tout aussi exotique. L’étiquette change seulement de main… et la tolérance grecque, quand elle existe, consiste peut-être à sourire de ces classements.
5 Diabole/symbole. On peut lire aussi « Le diable s'emmêle »...
6 Du latin inflatio (« enflure », « gonflement », « dilatation », « emphysème », « œdème »).
7 Comme pour la loi des gaz parfaits : PV=nRT.
8 Notamment au 30e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté ou au 1er degré du 5e Ordre (en 2 degrés comme prévu par Roëttiers de Montaleau au début des années 1780) du Rite Français Moderne, tel qu’il est pratiqué notamment au Chapitre Gnôthi Seauton, à Aix-en-Provence, créé le 16 décembre 1991 à partir du Grand Chapitre de Provence lui-même créé avec l’aide d’Albert Rouyat, ancien membre du Chapitre De Roos et fondateur du Chapitre Jean Theophile Desagulier avec René Guilly. Voir à ce sujet : Mucchielli, Alain. Re-Naissance du 5e Ordre, Aubagne, Les Éditions de la Tarente, 2024.



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