mercredi 7 janvier 2026

Louis-Théodore-Henri de Tschoudy : un itinéraire maçonnique au siècle des Lumières

 Le baron de Tschoudy (ou Tschudi), dont les sources donnent plusieurs graphies et des dates de naissance divergentes, occupe une place singulière dans l’histoire maçonnique francophone du XVIIIᵉ siècle. Magistrat messin, pamphlétaire, voyageur, acteur de réseaux européens jusqu’à la Russie, il est aussi rattaché — par ses ouvrages imprimés et des fonds d’archives — à la question des hauts grades et à un corpus rituel publié plus tard sous son nom, parfois qualifié « d’alchimique ».

Identité, graphies et dates

Les sources emploient indifféremment Tschoudy, Tschudy ou Tschudi. Sur la chronologie, la divergence est nette car des notices donnent 1727 (Metz) comme date de naissance, tandis que d’autres mentionnent 1724 (?), et des répertoires maçonniques plus anciens (ou compilations) ont aussi retenu 1720.
La date de décès, elle, est fréquemment donnée comme le 28 mai 1769, à Paris.

Sur l’origine familiale, plusieurs synthèses indiquent une famille d’origine suisse installée de longue date en France.

Ancrage messin et premiers repères maçonniques

Au plan institutionnel, Tschoudy est régulièrement qualifié de conseiller au Parlement de Metz dans les travaux qui le citent au titre de sa carrière civile.
Du point de vue maçonnique, une étude universitaire consacrée aux francophones dans la maçonnerie russe rappelle qu’il est « Maître en chaire » de la Loge Ancienne de Metz en 1750, puis Vénérable de cette loge, avant d’être membre et Maître de Saint-Jean de l’Amitié de Saint-Étienne (Metz) ; elle précise aussi qu’il préside en 1765 la Loge Provinciale de Metz.

Un autre indice, de nature archivistique cette fois, est l’existence d’un ensemble décrit comme « Metz. Loge du Baron de Tschoudy. Registre du Collège des Parfaits Grands Écossais de Saint-André », qui atteste la présence de son nom dans des fonds maçonniques conservés.

1752 : pseudonyme et publications polémiques

Plusieurs notices biographiques indiquent qu’il voyage en Italie sous un nom d’emprunt, couramment donné comme « chevalier de Lussy », et situent en 1752, à La Haye, la parution de deux textes polémiques : L’Étrenne au Pape (réponse à la bulle de Benoît XIV) et Le Vatican vengé (présenté comme une apologie ironique).

Ces jalons de bibliographie imprimée comptent parmi les repères les plus stables de sa trajectoire. En effet, ils sont régulièrement rappelés dans les synthèses qui présentent Tschoudy comme un auteur engagé dans les controverses autour de l’Art Royal et de ses condamnations ecclésiastiques.

Séjour en Russie : réseaux, fonctions et presse francophone

Le passage par la Russie est documenté par des travaux de recherche où il est indiqué qu’il est proche d’Ivan Chouvalov, publie en 1754 à Amsterdam Le Philosophe au Parnasse françois dédié à Chouvalov, et qu’il lance en Russie Le Caméléon littéraire, présenté comme la première revue française non officielle du pays. Il rédige aussi un Mémorial relatif aux méthodes d’éducation, en lien avec le Corps des pages, et quitte la Russie en 1760.

Sur Le Caméléon littéraire, des répertoires spécialisés de la presse francophone au XVIIIᵉ siècle donnent un cadre précis. Il s'agit d'un périodique hebdomadaire, publié à Saint-Pétersbourg du 5 janvier au 14 décembre 1755, pour un total de 49 numéros.

« L’affaire Tschudi » : un dossier diplomatique identifié

Au-delà des notices biographiques, le nom de Tschudi/Tschoudy est également attaché à un travail académique de grande ampleur : « L’affaire Tschudi », publiée sur Persée, qui traite explicitement d’un épisode de diplomatie secrète entre la France et la Russie au milieu du XVIIIᵉ siècle, avec documents. Il aurait même été embastillé avent d’être libéré.

Ouvrages maçonniques imprimés et insertion dans la question des hauts grades

La bibliographie de Tschoudy est fréquemment rattachée à « L’Étoile flamboyante, ou la Société des francs-maçons considérée sous tous les aspects », souvent datée de 1766 dans les synthèses.

Des inventaires bibliographiques et catalogues de livres anciens mentionnent des éditions/reprises sous des adresses d’éditeur « imaginaires » (pratiques fréquentes au XVIIIᵉ siècle) et confirment la circulation du titre.

Pour ce qui concerne les hauts grades, plusieurs sources (selon des niveaux d’autorité variables) associent son nom à des structures, chapitres ou systèmes ; il fonde ainsi un Chapitre Saint-Théodore et un nouveau système maçonnique.
Par ailleurs, des sources de vulgarisation historique et des travaux sur les sociabilités maçonniques du XVIIIᵉ siècle le qualifient de franc-maçon « d’envergure européenne », actif de Metz à Saint-Pétersbourg et Naples, dans un contexte de forte efflorescence des grades.

Des rituels publiés sous son nom, parfois qualifiés « alchimiques »

Enfin, il existe dans l’édition moderne et les catalogues, un corpus rituel publié sous son nom et explicitement présenté comme des « grades alchimiques » (formulation éditoriale). Ces publications apparaissent notamment sous le titre Rituel des grades alchimiques du baron Tschoudy, référencé par des catalogues spécialisés et libraires.

Le nom de Tschoudy est ainsi à l’origine, au sens bibliographique et traditionnel, d’un ensemble de rituels publiés et diffusés sous son attribution, et désignés dans l’édition contemporaine comme « grades alchimiques » ou « rituels alchimiques de Tschoudy ».

Conclusion

Personnage à la fois messin et européen, Tschoudy/Tschudi se laisse saisir par quelques repères solides : des publications datées (1752, 1755, 1766), des travaux savants (notamment sur « l’affaire Tschudi ») et des traces archivistiques (fonds maçonniques). À cela s’ajoute une postérité éditoriale singulière : la mise en circulation, sous son nom, d’un corpus de rituels que l’édition moderne qualifie volontiers « d’alchimiques ».

Alain Mucchielli

Bibliographie

  • Dictionnaire des journalistes (1600-1789), notice Le Caméléon littéraire.
  • BnF, Archives et manuscrits : mention de « Metz. Loge du Baron de Tschoudy… » (fonds FM4).

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