vendredi 9 janvier 2026

Monas Hieroglyphica : comprendre la Monade de John Dee

Il existe des livres qui ne cherchent pas tant à "expliquer” qu’à provoquer une transformation du regard. Monas Hieroglyphica appartient à cette famille rare : un mince traité latin publié à Anvers en 1564, mais conçu comme une clef universelle. John Dee y propose un glyphe unique — la “Monade hiéroglyphique” — censé condenser l’architecture intime du monde : ciel et terre, mathématiques et métallurgie, prière et expérience, langue et image.

L’ouvrage déconcerte, parfois irrite, souvent fascine. Il oblige surtout à se demander ce qu’un symbole peut faire, au-delà de ce qu’il signifie.

1. John Dee, ou l’unité perdue des savoirs

John Dee (1527–1608/09) est un personnage-frontière, typique de la Renaissance tardive : mathématicien, praticien des arts de la mesure, expert en navigation et en cartographie, mais aussi astrologue et lecteur passionné des traditions hermétiques. Conseiller scientifique et technique dans l’orbite d’Élisabeth Ire, il incarne une époque où la séparation moderne entre “science” et “ésotérisme” n’est pas encore stabilisée.

Cette position n’est pas une contradiction intérieure : Dee poursuit un programme d’unification. Il veut une grammaire commune permettant de faire dialoguer les niveaux du réel — le calcul et l’analogie, la figure géométrique et l’opération alchimique, l’astronomie et la “philosophie de la nature”. L’idée est simple et vertigineuse : si le monde est ordonné, il doit exister une écriture capable de refléter cet ordre.


2. Un petit livre, une dédicace impériale, un projet démesuré

Monas Hieroglyphica est imprimé à Anvers et dédié à Maximilien II, empereur du Saint-Empire : la dédicace n’est pas un détail mondain, elle signale une ambition. Dee vise un patronage, certes, mais surtout une scène : l’Europe savante et politique, où un signe “total” pourrait circuler comme un instrument de souveraineté intellectuelle.

Le cœur du livre se présente sous la forme de 24 “théorèmes”. Le mot, emprunté au registre mathématique, est programmatique : il suggère démonstration, enchaînement, nécessité. En pratique, ces théorèmes sont des aphorismes denses, chargés d’allusions (astrales, alchimiques, cabalistiques), qui tournent autour d’un même objet : le glyphe de la Monade.


3. Anatomie d’un glyphe : décomposer la Monade

La force de la Monade tient à son apparente simplicité graphique. On croit d’abord y reconnaître un assemblage de signes “déjà là”, empruntés aux notations astrologiques. Puis l’on comprend que leur combinaison est l’argument.

On peut décrire le glyphe comme une superposition structurée :

  • Le Soleil : un point au centre d’un cercle (le “Sol” astrologique).

  • La Lune : un croissant posé au-dessus (ou double-croissant selon les versions et lectures).

  • La croix des éléments : une croix centrale, que Dee relie aux opérations élémentaires et aux quaternaires.

  • Le Bélier : souvent lu comme un rappel zodiacal, lié au feu cardinal et à l’incipit du cycle.

À ce stade, la tentation est d’en faire un simple blason hermétique : Soleil + Lune + éléments + zodiaque = alchimie. Mais Dee veut davantage : il veut que l’œil comprenne, par la composition même, un principe d’unité.


4. Ce que Dee cherche : une écriture hiéroglyphique pour une cosmologie

Le titre dit l’essentiel : Monas (l’unité) et Hieroglyphica (une écriture par figures, à la fois énigmatique et performative). Dee n’invente pas seulement un symbole ; il revendique une méthode où la figure précède le discours.

Peter J. Forshaw, qui a étudié précisément les dispositifs iconographiques et typographiques chez Dee, montre combien ces constructions visuelles fonctionnent comme de véritables “programmes” de lecture : la page de titre n’illustre pas le livre, elle en condense l’intention et les niveaux d’interprétation.

Autrement dit : dans Monas Hieroglyphica, la Monade n’est pas un simple emblème ; c’est une proposition sur la structure du réel et sur la manière légitime d’en parler.


5. Pourquoi le texte est difficile : obscurité stratégique et discipline du lecteur

La réputation d’opacité du livre n’est pas accidentelle. Le latin est volontiers “tendu” : jeux sur les lettres, sur les espacements, sur la valeur des signes. Le lecteur est sommé d’accepter une règle implicite : on ne reçoit pas la Monade comme une information, on la travaille comme un opérateur.

C’est une stratégie fréquente dans la littérature hermétique : l’énigme n’est pas un écran, c’est une épreuve. La compréhension doit être lente, stratifiée, et surtout active. Le symbole sert alors de “machine à produire des correspondances” : microcosme et macrocosme, nombre et forme, ciel et laboratoire.


6. Entre alchimie, cabale et mathématiques : la Monade comme charnière

Une lecture raisonnable — et historiquement prudente — consiste à traiter la Monade comme un carrefour :

  • Carrefour astronomique / astrologique : les signes planétaires et zodiacaux ne sont pas décoratifs ; ils structurent une cosmologie d’influences.

  • Carrefour alchimique : la conjonction Soleil/Lune, la médiation des éléments, l’idée d’une transformation guidée par une “forme” sont des thèmes centraux de l’alchimie renaissante.

  • Carrefour arithmologique : la quaternité, les sommes symboliques, les progressions numériques sont mobilisées comme preuves.

  • Carrefour cabalistique : non pas une “cabale” fantasmatique, mais l’usage renaissant des correspondances lettres/nombres et des exégèses symboliques.

Ce qui fait l’originalité de Dee n’est pas d’utiliser ces registres (beaucoup le font), mais de prétendre les fondre dans un seul signe, transmissible, mémorisable — une sorte de formule visuelle.


7. Réception et postérité : un symbole qui circule plus que son mode d’emploi

L’histoire de Monas Hieroglyphica est paradoxale : le livre est ardu, mais le glyphe circule. Des travaux ont étudié sa réception alchimique et ses réemplois, notamment dans des textes latins, français et allemands des XVIe et XVIIe siècles, ainsi que dans des usages de notation “chimique”.

Le résultat est frappant : le glyphe devient, au fil du temps, un marqueur d’autorité hermétique, parfois détaché de l’argument exact de Dee. Il vit comme emblème, signature, sceau de connivence savante — ce qui est précisément l’un des pouvoirs des signes réussis : survivre à leur commentaire.


8. Comment lire Monas Hieroglyphica aujourd’hui : un protocole simple

Si vous souhaitez aborder l’ouvrage sans vous perdre, voici une méthode pratique :

  1. Commencez par la page de titre : elle est déjà un “théorème” en images (mots, devises, dispositifs).

  2. Décomposez le glyphe (Soleil, Lune, croix, Bélier), puis recombinez : demandez-vous ce que chaque ajout contraint à penser.

  3. Lisez les 24 théorèmes comme une spirale : Dee revient sur les mêmes objets, mais change d’angle (nombre, figure, opération).

  4. Ne cherchez pas “la” traduction finale : cherchez les invariants (unité, conjonction, médiation, transformation).

  5. Tenez un schéma de correspondances : ce que Dee demande, c’est une mémoire active, presque un carnet de laboratoire symbolique.

Ce protocole a un avantage : il respecte l’intention du texte. Monas Hieroglyphica n’est pas un exposé ; c’est un entraînement.


9. Conclusion : la Monade, ou l’idée qu’un symbole peut être un monde

On comprend mieux, à la fin, ce que Dee tente : produire une figure qui ne soit pas seulement interprétable, mais génératrice. La Monade est un condensé : elle veut tenir ensemble ce que l’époque moderne a ensuite séparé — la démonstration et la contemplation, le nombre et le sens, l’outil et le mystère.

Qu’on adhère ou non à la promesse hermétique, le livre demeure un objet remarquable : un moment où l’Europe savante a cru, sérieusement, qu’une figure pouvait être une méthode — et qu’une méthode pouvait être une voie.

Alain Mucchielli


Bibliographie / Pour aller plus loin

  • John Dee, Monas hieroglyphica (Anvers, 1564) — Archè Milano, Les Éditions de la Tarente, Aubagne.

  • C. H. Josten, “A Translation of John Dee’s ‘Monas Hieroglyphica’ (Antwerp, 1564), with an Introduction and Annotations”, Ambix, vol. 12 (1964), p. 84–221.

  • Peter J. Forshaw, “The Early Alchemical Reception of John Dee’s Monas Hieroglyphica”, Ambix, vol. 52 (2005), p. 247–269.

  • Peter J. Forshaw, “The Hermetic Frontispiece: Contextualising John Dee’s Hieroglyphic Monad”, Ambix, vol. 64/2 (2017), p. 115–139.

  • Deborah E. Harkness, John Dee’s Conversations with Angels: Cabala, Alchemy, and the End of Nature, Cambridge University Press, 1999.

  • Stephen Clucas, “John Dee, Willem Silvius, and the Diagrammatic Alchemy of the Monas Hieroglyphica”, Ambix (2017).


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