vendredi 6 février 2026

VITRIOL ou « Visiter l’intérieur de la Terre »

 


Le texte du chapitre XVII du Congeries Paracelsicae chemiae de transmutationibus metallorum de Gérard Dorn (1530-1584, environ), que nous commentons ici est, à notre avis, la première occurrence de l’acrostiche du mot vitriol. Si nous ne le savons pas, nous pouvons passer à côté de l’enjeu, car Dorn ne parle pas seulement d’une substance, il propose une manière de lire l’Œuvre elle-même.

Quand Dorn écrit « vitriol », il parle de ce que les anciens regroupaient sous ce nom, en particulier des sels sulfurés (le « vitriol vert » est souvent l’arrière-plan). Mais, très vite, le mot devient aussi un programme.

Un acrostiche qui devient une méthode

Dorn rappelle une formule fameuse, associée à VITRIOLUM :

Visita interiora terræ, rectificando invenies occultum lapidem, veram medicinam.
Visite l’intérieur de la terre ; en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée, la vraie médecine.

L’idée importante n’est pas de savoir si l’acrostiche est authentique au sens moderne. L’idée importante, c’est l’usage qu’en fait Dorn. Il transforme une devise en plan d’action.

Nous descendons au-dedans, nous rectifions et nous découvrons ce qui était caché. Et le but n’est pas un jeu de mot « intellectuel », puisque le texte insiste sur la « médecine », donc sur un remède, une vertu qui agit et qui soigne.

Pourquoi Dorn insiste sur le vert

Le point le plus surprenant du passage est aussi le plus central. Dorn explique que nous ratons l’essentiel si nous détruisons trop tôt la viriditas, la verdeur. Il dit en substance que calciner ou distiller trop vite, c’est perdre l’arcanum, c’est-à-dire la force intime de la matière.

Dit plus simplement, Dorn affirme ceci : la transformation ne se fait pas en « violentant » la matière, mais en préservant ce qui, en elle, est vivant et mobile. Il critique au passage les distillations routinières des apothicaires qui produisent des eaux propres, mais qui ne savent pas extraire ce qu’il appelle le « sang » des choses, autrement dit leur puissance.

Dans une lecture symbolique, ce « vert » correspond à une énergie première. Elle est prometteuse, mais fragile. Si nous la brûlons par impatience, nous obtenons quelque chose de « propre », mais de stérile.

Rectifier, c’est d’abord clarifier

Dorn enchaîne ensuite sur une séquence très concrète. Nous devons « rectifier » plusieurs fois, laver, recommencer, jusqu’à ce que les impuretés « terreuses » soient ôtées. Là encore, le sens est simple. Avant de prétendre atteindre un « secret », nous devons créer un milieu qui puisse le porter.

Il ajoute une précaution qui, même lue au premier degré, a une force symbolique. Il conseille d’éviter l’exposition au soleil – comprenons l’ostentation – car la matière « pâlit » et perd sa force. Et il recommande une chaleur couverte, stable, comme si le travail demandait moins une lumière crue qu’un éclairage doux.

Autrement dit, l’Œuvre a besoin d’un cadre. Elle n’aime ni la précipitation, ni l’étalage.

La digestion, le vinaigre et les couleurs

Vient alors la digestion en vase clos. Dorn décrit l’apparition de couleurs successives, jusqu’à la rougeur finale (la rubedo). Nous pouvons entendre ici, même sans jargon, une idée claire. Une transformation réelle passe par des étapes, et elle demande du temps. Elle ne se décrète pas.

Surtout, Dorn avertit que la rougeur obtenue n’est pas forcément stable. Nous devons encore la purifier. Il parle de rectification au vinaigre et de séparation des dépôts. Cela signifie qu’un « beau résultat » peut rester contaminé par du résidu et qu’il faut accepter une phase plus critique, plus tranchante, plus acide – le vinaigre – pour rendre la transformation durable.

Huile douce et terre blanche

À la fin du processus, Dorn distingue deux éléments.

Il obtient une huile qu’il décrit comme douce et agréable, puis il remarque qu’il reste au fond une terre très blanche, « comme neige ». Nous retrouvons ici un schéma alchimique familier, puisque l’on distingue un principe volatil et un principe fixe, puis on purifie chacun avant de chercher leur conjonction, leur accord. La terre blanche évoque un support stabilisé et l’huile évoque une vertu devenue pénétrante sans agressivité. Tout conduit alors au centre du texte, qui n’est pas la séparation, mais l’union.

En langage simple, Dorn dit qu’il faut apprendre à distinguer ce qui circule et ce qui tient, ce qui nous anime et ce qui nous structure, puis à les réunir les deux dans le bon ordre.

Les noces et la réconciliation avec la matière

Le sommet du passage est l’image du « mariage » entre l’âme purifiée et le corps purifié. Dorn propose un geste qui est presque une leçon de psychologie avant l’heure. Nous devons verser l’huile peu à peu sur la terre. L’union se fait progressivement, sans violence. Et Dorn ajoute une phrase très parlante, en disant que le corps « reçoit et embrasse » son âme, son principe vital.

Nous pouvons lire cela comme une métaphore de l’accord intérieur. Ce qui est vivant en nous ne doit pas flotter au-dessus du réel et ce qui est concret en nous ne doit pas étouffer la vie. La transformation, dans cette perspective, consiste à faire une alliance entre les deux. En d’autres termes, l’Œuvre n’est donc pas une fuite hors du monde, elle est plutôt une réconciliation avec la matière, à condition que cette matière soit purifiée et rendue capable de recevoir l’esprit. C’est une critique implicite avant la lettre, de certaines formes de spiritualisme – pour employer un terme moderne – où l’on vise une purification par retrait : se « détacher » du corps, du monde, des affects, et considérer la matière comme un obstacle. L’alchimie renverse la perspective : la matière n’est pas seulement ce qui « pèse », c’est aussi ce qui porte la transformation. Ce n’est pas l’ennemi ; c’est le milieu de l’Œuvre.

Dorn insiste ensuite sur un temps de consolidation, symbolisé par quarante jours. Ce n’est pas l’instant qui compte, mais tenir dans la durée.

Alchimie intérieure, en mots simples

Si nous transposons ce passage à l’alchimie intérieure, nous obtenons une méthode très lisible.

Nous commençons par préserver notre « verdeur », c’est-à-dire notre élan vivant, sans le brûler par impatience ou par rigidité. Puis nous rectifions, ce qui revient à clarifier, à trier, à enlever ce qui pèse et ce qui colle. Ensuite nous digérons, donc nous laissons le temps travailler, au calme et dans un cadre. Nous acceptons aussi une phase plus exigeante où il faut dissoudre les illusions, séparer les dépôts et rendre le résultat « habitable ». Enfin nous unissons ce qui était séparé, jusqu’à ce que la force et la forme cessent de se contredire.

Un éclairage jungien, sans réduire l’alchimie à la psychologie...

Cette page explique aussi pourquoi Carl Gustav Jung s’est passionné pour les textes alchimiques. Il y reconnaît une description imagée d’un processus de transformation psychique.

La viriditas évoque l’énergie psychique vivante, celle que nous perdons quand nous réprimons trop vite ou quand nous forçons trop fort. 

De même, les opérations de purification ou de séparation des métaux ressemblent étrangement au travail que l'on fait pour mettre de l'ordre dans son esprit, en triant le confus et en osant regarder en face ce qu'on a refoulé, ce que Jung appelle le travail de l’ombre. Enfin, le « mariage » de l’âme et du corps correspond à l’idée de conjonction des opposés, une image de totalité plus stable que les enthousiasmes passagers.

Cette lecture n’annule pas la lecture alchimique. Elle montre simplement que Dorn, en parlant de vitriol, décrit aussi une pédagogie universelle. Le vivant doit être préservé, le trouble doit être clarifié et l’union des opposés doit être rendue durable.

Alain Mucchielli

Pour aller plus loin

Note

L’image en début de cet article reproduit une variante de la « Tabula Smaragdina Hermetis », souvent désignée, dans la littérature rosicrucienne moderne, comme une rose rosicrucienne articulée autour de l’acrostiche VITRIOL. La version colorisée diffusée ici est généralement donnée comme issue du recueil rosicrucien du XVIIIᵉ siècle Geheime Figuren der Rosenkreuzer aus dem 16ten und 17ten Jahrhundert . On signalera toutefois que le même motif — souvent en noir et blanc — circule aussi sous forme de médaillon de frontispice dans des imprimés plus anciens (par ex. La Toyson d’or, éd. 1613), d’où la pluralité d’attributions selon les reproductions. Le degré de Chevalier de la Toison d'or est le dernier degré du Rite Philosophal.

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