Le texte du chapitre XVII du Congeries Paracelsicae chemiae de transmutationibus metallorum de Gérard Dorn (1530-1584, environ), que nous commentons ici est, à notre avis, la première occurrence de l’acrostiche du mot vitriol. Si nous ne le savons pas, nous pouvons passer à côté de l’enjeu, car Dorn ne parle pas seulement d’une substance, il propose une manière de lire l’Œuvre elle-même.
Quand Dorn écrit « vitriol »,
il parle de ce que les anciens regroupaient sous ce nom, en particulier des
sels sulfurés (le « vitriol vert » est souvent l’arrière-plan). Mais,
très vite, le mot devient aussi un programme.
Un acrostiche qui devient une méthode
Dorn rappelle une formule
fameuse, associée à VITRIOLUM :
Visita interiora terræ, rectificando invenies occultum lapidem, veram medicinam.
Visite l’intérieur de la terre ; en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée, la vraie médecine.
L’idée importante n’est pas de
savoir si l’acrostiche est authentique au sens moderne. L’idée importante,
c’est l’usage qu’en fait Dorn. Il transforme une devise en plan d’action.
Nous descendons au-dedans, nous
rectifions et nous découvrons ce qui était caché. Et le but n’est pas un jeu de
mot « intellectuel », puisque le texte insiste sur la « médecine »,
donc sur un remède, une vertu qui agit et qui soigne.
Pourquoi Dorn insiste sur le
vert
Le point le plus surprenant du
passage est aussi le plus central. Dorn explique que nous ratons l’essentiel si
nous détruisons trop tôt la viriditas, la verdeur. Il dit en substance
que calciner ou distiller trop vite, c’est perdre l’arcanum,
c’est-à-dire la force intime de la matière.
Dit plus simplement, Dorn affirme
ceci : la transformation ne se fait pas en « violentant » la
matière, mais en préservant ce qui, en elle, est vivant et mobile. Il critique
au passage les distillations routinières des apothicaires qui produisent des eaux propres, mais qui ne savent pas extraire ce qu’il
appelle le « sang » des choses, autrement dit leur puissance.
Dans une lecture symbolique, ce « vert »
correspond à une énergie première. Elle est prometteuse, mais fragile. Si nous
la brûlons par impatience, nous obtenons quelque chose de « propre »,
mais de stérile.
Rectifier, c’est d’abord
clarifier
Dorn enchaîne ensuite sur une
séquence très concrète. Nous devons « rectifier » plusieurs fois,
laver, recommencer, jusqu’à ce que les impuretés « terreuses » soient
ôtées. Là encore, le sens est simple. Avant de prétendre atteindre un « secret »,
nous devons créer un milieu qui puisse le porter.
Il ajoute une précaution qui,
même lue au premier degré, a une force symbolique. Il conseille d’éviter
l’exposition au soleil – comprenons l’ostentation – car la matière « pâlit »
et perd sa force. Et il recommande une chaleur couverte, stable, comme si le
travail demandait moins une lumière crue qu’un éclairage doux.
Autrement dit, l’Œuvre a besoin d’un cadre. Elle n’aime ni
la précipitation, ni l’étalage.
La digestion, le vinaigre et les couleurs
Vient alors la digestion en vase
clos. Dorn décrit l’apparition de couleurs successives, jusqu’à la rougeur
finale (la rubedo). Nous pouvons entendre ici, même sans jargon, une
idée claire. Une transformation réelle passe par des étapes, et elle demande du
temps. Elle ne se décrète pas.
Surtout, Dorn avertit que la
rougeur obtenue n’est pas forcément stable. Nous devons encore la purifier. Il
parle de rectification au vinaigre et de séparation des dépôts. Cela signifie
qu’un « beau résultat » peut rester contaminé par du résidu et qu’il
faut accepter une phase plus critique, plus tranchante, plus acide – le
vinaigre – pour rendre la transformation durable.
Huile douce et terre blanche
À la fin du processus, Dorn
distingue deux éléments.
Il obtient une huile qu’il décrit
comme douce et agréable, puis il remarque qu’il reste au fond une terre très
blanche, « comme neige ». Nous retrouvons ici un schéma alchimique
familier, puisque l’on distingue un principe volatil et un principe fixe, puis
on purifie chacun avant de chercher leur conjonction, leur accord. La terre
blanche évoque un support stabilisé et l’huile évoque une vertu devenue
pénétrante sans agressivité. Tout conduit alors au centre du texte, qui n’est
pas la séparation, mais l’union.
En langage simple, Dorn dit qu’il
faut apprendre à distinguer ce qui circule et ce qui tient, ce qui nous anime et ce
qui nous structure, puis à les réunir les deux dans le bon ordre.
Les noces et la réconciliation avec la matière
Le sommet du passage est l’image
du « mariage » entre l’âme purifiée et le corps purifié. Dorn propose un geste qui est presque une leçon
de psychologie avant l’heure. Nous devons verser l’huile peu à peu sur la
terre. L’union se fait progressivement, sans violence. Et Dorn ajoute une
phrase très parlante, en disant que le corps « reçoit et embrasse »
son âme, son principe vital.
Nous pouvons lire cela comme une
métaphore de l’accord intérieur. Ce qui est vivant en nous ne doit pas flotter
au-dessus du réel et ce qui est concret en nous ne doit pas étouffer la vie. La
transformation, dans cette perspective, consiste à faire une alliance entre les
deux. En d’autres termes, l’Œuvre n’est donc pas une fuite hors du monde, elle
est plutôt une réconciliation avec la matière, à condition que cette matière
soit purifiée et rendue capable de recevoir l’esprit. C’est une critique
implicite avant la lettre, de certaines formes de spiritualisme – pour employer
un terme moderne – où l’on vise une purification par retrait : se « détacher »
du corps, du monde, des affects, et considérer la matière comme un obstacle. L’alchimie
renverse la perspective : la matière n’est pas seulement ce qui « pèse »,
c’est aussi ce qui porte la transformation. Ce n’est pas l’ennemi ; c’est le
milieu de l’Œuvre.
Dorn insiste ensuite sur un temps de consolidation,
symbolisé par quarante jours. Ce n’est pas l’instant qui compte, mais tenir dans la durée.
Alchimie intérieure, en mots
simples
Si nous transposons ce passage à
l’alchimie intérieure, nous obtenons une méthode très lisible.
Nous commençons par préserver
notre « verdeur », c’est-à-dire notre élan vivant, sans le brûler par
impatience ou par rigidité. Puis nous rectifions, ce qui revient à clarifier, à
trier, à enlever ce qui pèse et ce qui colle. Ensuite nous digérons, donc nous
laissons le temps travailler, au calme et dans un cadre. Nous acceptons aussi
une phase plus exigeante où il faut dissoudre les illusions, séparer les dépôts
et rendre le résultat « habitable ». Enfin nous unissons ce qui était
séparé, jusqu’à ce que la force et la forme cessent de se contredire.
Un éclairage jungien, sans
réduire l’alchimie à la psychologie...
Cette page explique aussi
pourquoi Carl Gustav Jung s’est passionné pour les textes alchimiques. Il y
reconnaît une description imagée d’un processus de transformation psychique.
La viriditas évoque l’énergie psychique vivante, celle que nous perdons quand nous réprimons trop vite ou quand nous forçons trop fort.
De même, les opérations de purification ou de séparation des métaux ressemblent étrangement au travail que l'on fait pour mettre de l'ordre dans son esprit, en triant le confus et en osant regarder en face ce qu'on a refoulé, ce que Jung appelle le travail de l’ombre. Enfin, le « mariage » de l’âme et du corps correspond à l’idée de conjonction des opposés, une image de totalité plus stable que les enthousiasmes passagers.
Cette lecture n’annule pas la
lecture alchimique. Elle montre simplement que Dorn, en parlant de vitriol,
décrit aussi une pédagogie universelle. Le vivant doit être préservé, le
trouble doit être clarifié et l’union des opposés doit être rendue durable.
Alain Mucchielli
Pour aller plus loin
- Gérard
Dorn, Congeries Paracelsicae chemiae de transmutationibus metallorum…
Francfort-sur-le-Main, apud Andreas Wechel, 1581.
- Jung, Carl Gustav. Psychologie et alchimie et Mysterium Coniunctionis pour la lecture jungienne de la conjonction.
- Mucchielli, Alain. L'Alchimie de l'Être, Les éditions de la Tarente, 2024.
Note

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