vendredi 20 février 2026

La salamandre


Dans un manuscrit attribué à Bacstromune gravure représente une salamandre au cœur d’un feu de bois. Les flammes crépitent, la fumée s’élève en spirales et un homme, torse nu, s’approche des braises avec un trident2, comme s’il s’apprêtait à agir sur le foyer. Sous cette scène, une inscription latine fait office à la fois de titre et de recette : Reiteratio, Gradatio et Melioratio Tincturae — Lapidis Philosophorum Augmentatio. On pourrait la traduire ainsi : « Répétition, progression par degrés et amélioration de la teinture — accroissement de la Pierre des Philosophes ». En fait, l’image montre une voie à suivre, une sorte de méthode.

La salamandre, symbole de résistance



Une salamandre à Serra-di-Scopamène (Corse) [Crédit photo : Pierre S.]

Dans la tradition alchimique, la salamandre n’est pas qu’un animal légendaire. Elle incarne ce qui persiste dans le feu sans se consumer. Pour l’alchimiste, c’est là que réside sa véritable vertu : une matière se juge à sa capacité à endurer les épreuves sans se consumer, non à l’éclat de l’apparence. Ce qui s’évapore trop vite, ce qui se désagrège sans laisser de trace ou ce qui se réduit en cendres n’a pas encore atteint la stabilité recherchée. À l’inverse, ce qui se concentre, « se fixe » et traverse l’épreuve sans disparaître, s’approche d’un état plus accompli. En psychologie des profondeurs, on pourrait dire que c’est toute la différence entre une émotion qui submerge et une force intérieure qui résiste à la force sans se briser.


La teinture, puissance qui imprègne

Le mot « teinture » est central. En latin, tinctura ne désigne pas une simple coloration, mais une véritable imprégnation — un pouvoir capable de pénétrer une matière et de lui transmettre une qualité nouvelle. Quand le manuscrit évoque l’amélioration de la teinture, il ne s’agit pas d’un embellissement superficiel, mais d’une force qui gagne en profondeur, en constance et en efficacité. C’est pourquoi cette teinture est immédiatement associée à la Pierre des Philosophes. Cette « Pierre » n’est pas un objet magique, mais un état de cohérence intérieure, une unité suffisamment solide pour agir de manière durable. En psychologie, on pourrait comparer cela à une intuition qui, d’étincelle éphémère, devient une disposition ancrée, marquant profondément une existence3.

L’augmentation, multiplication par étapes

Le terme augmentatio – somme toute assez rare en latin classique4 – ne signifie pas seulement « accroissement ». Pour les alchimistes, il évoque un développement — un renforcement par répétitions successives. On obtient un premier résultat, on le soumet à nouveau au feu et on recommence. Chaque cycle ne repart pas de zéro : il consolide et intensifie ce qui existe déjà5. L’enjeu n’est pas d’atteindre un résultat parfait et définitif, mais de cultiver une force durable et stable. Ici encore, une référence à Jung s’impose car la prise de conscience ne suffit pas. Elle doit se confirmer par des retours sur soi successifs, jusqu’à devenir une force inébranlable.

Les trois piliers

• Répétition (Reiteratio6). Recommencer n’est pas un échec, mais une nécessité. Chaque reprise corrige, affine et stabilise. L’alchimie ne prône pas une répétition mécanique, mais une répétition éclairée — celle qui tire les leçons de l’expérience.

• Progression par degrés (Gradatio). Il ne suffit pas de recommencer, il faut aussi maîtriser l’intensité du feu. Un feu trop violent détruit ; un feu trop faible laisse tout inachevé. L’homme au trident incarne cette maîtrise car il ne se contente pas d’observer, il agit, dose et ajuste, car la transformation exige une intensité juste.

• Amélioration (Melioratio7). Ici, améliorer ne signifie pas embellir, mais épurer. Ce qui est superflu disparaît ; ce qui est essentiel se fixe. La salamandre symbolise ce point d’aboutissement : ce qui résiste à l’épreuve devient une force stable et homogène.

Une leçon intemporelle

Même sans laboratoire, cette image parle à chacun. Les vraies transformations — qu’elles soient alchimiques ou intérieures — demandent du temps, de la patience et des retours constants. Elles exigent un feu sous contrôle et une main ferme pour le diriger. La salamandre nous rappelle cette vérité simple, que l’essentiel n’est pas de brûler avec éclat, mais de construire quelque chose qui résiste, qui dure et qui transforme8. Pour le dire avec les mots de Jung, sans en faire un cours : la vraie métamorphose se reconnaît à ce qui subsiste après l’épreuve — quand le coup de poignard dans le dos a cessé de saigner, quand l’émotion s’est apaisée, et qu’il reste, malgré tout, une capacité nouvelle, solidement ancrée.

« L'alchimiste […] souvent ne savait plus s’il faisait fondre le mystérieux amalgame dans le creuset ou s'il n’était pas la salamandre qui brûlait dans le feu9. »

Et vous, quelle est la « salamandre » que vous portez en vous ? Qu’est-ce qui, malgré les épreuves, résiste et se transforme ?

Alain Mucchielli

Pour aller plus loin

• Fulcanelli. Les demeures philosophales, Les Éditions des Champs-Élysées, 1960.
• Lambsprinck. De Lapide Philosophico, Francfort, Lukas Jennis, 1625, dixième figure.
• En lien avec Hiram : Mucchielli, Alain. Le Matras du Maître, Aubagne, Les Éditions de la Tarente, 2021.

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Références

1Sigismund Bacstrom, Bacstrom Collection of Manuscripts, vol. 1 (ca. 1700), Manly Palmer Hall Collection of Alchemical Manuscripts, Getty Research Institute. Digital copy: Internet Archive (2009). 
2Au Rite Philosophal, le Trident est intimement lié au dernier degré du rite. 
3Et notons ici encore, combien la notion d’étincelle, scintilla, est importante au Rite Philosophal. 
4Le véritable mot latin classique est augmentum, au sens de développement et de croissance. 
5La démarche en hélice représente un cheminement personnel répété où chaque cycle, chaque boucle d’introspection apporte une compréhension plus profonde et élevée de soi-même. » in Mucchielli, Alain. La Truelle et l’Épée, Les Éditions de la Tarente, Aubagne, 2025.
6Iteratio en latin classique signifie déjà « répétition ». 
7Cf. la devise du 4e degré du Rite Écossais Rectifié : Meliora praesumo
8L’alchimie ne déforme pas la matière, elle la transforme. 
9Jung, Carl Gustav. « Practice of psychotherapy », Collected Works of C.G. Jung, Princeton, Princeton University Press, vol. 16, 1985.



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