14 juin 2026

Le cuivre et le laiton

Parmi les textes techniques transmis par l’Antiquité, certains traités ont l’apparence modeste d’une simple recette dans la mesure où ils décrivent une opération, indiquent des substances, évoquent une technique, puis semblent s’arrêter là. Pourtant, à bien les lire, ces recettes ouvrent des perspectives intéressantes sur l’histoire de l’alchimie, des ateliers et des métaux. Le traité intitulé Teinture du cuivre inventée chez les Perses1, établi par Robert Halleux, appartient à cette catégorie car, sous le vocabulaire de la « teinture », il décrit en réalité la fabrication du cuivre jaune, alliage de cuivre et de zinc que nous appelons aujourd’hui le laiton. Nous connaissons et utilisons aussi l'or nordique, alliage de cuivre de couleur dorée, principalement utilisé pour la frappe de pièces de monnaie.


Pièce de 50 centimes d'euro en or nordique

La teinture

Dans le langage ancien, « teindre » un métal renvoie parfois à une transformation profonde de l’apparence et de la qualité du métal. Ici, le cuivre rouge reçoit une couleur jaune qui le rapproche de l’or. Et, contrairement à ce que le mot « teinture » pourrait nous faire croire, cette couleur nouvelle est obtenue par une opération métallurgique : le cuivre est combiné avec le zinc, ou avec des substances capables de lui apporter le principe zincifère nécessaire. Le résultat est ce métal brillant, doré, résistant et malléable que les Anciens connaissaient sous différentes appellations.

Halleux rappelle que le laiton occupait déjà une place réelle dans l’Antiquité classique. Sa couleur dorée lui donnait une valeur particulière car, sans être de l’or, il en évoquait l’éclat. Il pouvait donc servir à produire des objets décoratifs, des éléments d’ornement, des pièces d’usage courant auxquelles on voulait donner une apparence plus noble. Cette ambiguïté visuelle explique l’intérêt des artisans, des métallurgistes et des alchimistes pour le cuivre jaune : il se situe à la frontière entre technique, imitation et transformation.

Zinc, orichalque et cadmie

Toute la difficulté vient du zinc. Le cuivre, l’argent, le plomb ou l’étain se laissent identifier assez aisément dans les pratiques anciennes. Le zinc, lui, pose davantage de problèmes. À l’état métallique, il est difficile à isoler avec les moyens techniques de l’Antiquité, notamment parce qu’il se volatilise aisément sous l’effet de la chaleur. Les Anciens travaillaient donc souvent avec ses minerais, ou avec des substances qui en contenaient, sans nécessairement disposer d’une notion claire et stable du zinc comme métal isolable. Cette situation explique les flottements du vocabulaire et la complexité des recettes.

Deux mots concentrent ces difficultés : ὀρείχαλκος, souvent rendu par « orichalque », et καδμεία, que l’on traduit par « cadmie ». L’orichalque désigne un métal ou alliage brillant, d’apparence dorée, associé au cuivre jaune. Le mot a connu une longue fortune, jusque dans l’imaginaire littéraire, où il peut prendre une aura presque fabuleuse. La cadmie, de son côté, renvoie à des matières minérales liées au zinc et à ses minerais. Elle joue un rôle essentiel dans les procédés permettant de transformer le cuivre en laiton. On voit ainsi que les mots anciens correspondent aux catégories d’un monde technique où l’on classe les matières selon leurs effets, leur apparence, leur provenance et leur comportement au feu. Nous avons déjà vu ce point avec l'alembroth et ceci est un repère important pour comprendre l'alchimie.

Cémentation et fusion réductrice

Les procédés décrits par Halleux relèvent principalement de deux logiques : la cémentation et la fusion réductrice. 

1/ La cémentation consiste à chauffer le cuivre au contact de matières capables de lui communiquer une qualité nouvelle. Dans le cas du laiton, le cuivre est mis en présence de substances zincifères, souvent dans un vase clos ou un dispositif limitant les pertes. Sous l’action de la chaleur, le cuivre absorbe ce qui lui manque pour devenir cuivre jaune. 

2/ La fusion réductrice, quant à elle, implique une opération où la matière minérale est traitée par le feu afin d’en tirer une substance métallique utilisable. 

Ces techniques demandent une maîtrise précise : trop peu de chaleur, et l’opération reste incomplète ; trop de chaleur, et le zinc se dissipe.

Ce traité intéresse donc l’histoire de l’alchimie autant que celle de la métallurgie. Il montre que les textes alchimiques conservent des gestes d’atelier, des savoirs concernant le feu, des pratiques expérimentales. La « teinture » du cuivre révèle une pensée de la transformation appuyée sur une expérience concrète des matières. L’alchimiste observe, chauffe, combine, corrige, recommence, et la couleur devient un signe opératoire : elle indique qu’un changement s’est produit dans le corps métallique.

Toute une histoire

Halleux s’intéresse également à la chronologie de cette recette. Savoir quand une technique apparaît, comment elle circule, dans quels milieux elle se transmet, permet de comprendre la place réelle de ces textes dans l’histoire des arts du feu. Une recette peut avoir des racines anciennes, être copiée plus tard, recevoir un titre nouveau, circuler d’un milieu grec vers un milieu latin, passer des ateliers aux compilations savantes. Chaque témoin conserve une trace de cette longue transmission.

La section intitulée « postérité de la recette » élargit encore la perspective. Halleux rapproche le traité ancien des techniques décrites au Moyen Âge par le moine Théophile, identifié ici à Roger de Helmarshausen, auteur du De diversis artibus au XIIe siècle. Il mentionne aussi un témoignage d’Albert le Grand au XIIIe siècle et une recette issue des Compositiones Lucenses, texte du VIIIe siècle. Cette continuité montre que la fabrication du laiton a été réellement un savoir technique transmis, adapté et reformulé pendant des siècles.

De diversis artibus  ou Schedula diversarum artium, page du manuscrit extrait du codex 2527, f° 1r (Vienne)

À travers le cuivre jaune, c’est donc toute une histoire qui se laisse entrevoir : histoire des métaux, des minerais, des mots grecs et latins, des ateliers antiques, des compilations médiévales et des gestes conservés par les artisans. Le laiton apparaît comme un métal de passage : il unit le rouge du cuivre à l’éclat de l’or, la matière commune à l’apparence précieuse, la recette d’atelier à la spéculation alchimique. Sa fabrication rappelle que l’alchimie ancienne fut aussi une science pratique des transformations visibles, attentive aux couleurs, aux vapeurs, aux mélanges et aux régimes du feu.

La Teinture du cuivre inventée chez les Perses mérite donc d’être lue comme un document technique de première importance. Derrière quelques lignes de recette, elle fait entendre la patience issue d’un atelier ancien : celle d’êtres humains qui cherchaient, dans le feu et les minerais, le moyen de donner au cuivre une nouvelle lumière.

Alain Mucchielli

Références

1 — Les Alchimistes grecs. Tome IX, 1re partie : Traités des arts et métiers. Texte établi et traduit par R. Halleux, avec la contribution de B. El Gammal, Paris, Les Belles Lettres, 2021, p. 19-54.

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