19 juin 2026

Les Pinnuti : la Carboneria corse

Le Rite Philosophal cherche à faire dialoguer les grandes traditions judéo-chrétiennes, les rites grecs et les héritages druidiques, afin d’inscrire le travail initiatique dans une pensée syncrétique et universelle, attentive aux formes diverses par lesquelles l’être humain a tenté d’approcher le sacré, la Nature et la transformation de soi. Dans cette zone de confluence se situe la maçonnerie du bois et plus particulièrement celle des francs-charbonniers. Nous allons voir ici que la Corse fut aussi le lieu de son développement.

Spessu cunquistata, mai sottumessa

Dans la Corse du premier XIXe siècle, la politique se dit volontiers à voix basse, dans les réseaux de parenté, les fidélités locales, les confréries, les sociétés de pensée et les cercles initiatiques. L’île appartient à la France depuis la fin du XVIIIe siècle, mais son horizon culturel demeure largement tourné vers l’Italie, en particulier vers la Toscane1. Les élites corses lisent, écrivent, correspondent et se forment encore dans un espace intellectuel où l’italien garde une place majeure. Par exemple, le premier acte écrit en français sur l'état-civil de Ghisoni le fut le 14 mai 1852. Cette situation donne à la Corse une physionomie singulière : française par l’État, italienne par une part profonde de sa culture écrite, méditerranéenne par ses circulations.

C’est dans ce contexte que la Carboneria trouve en Corse un terrain d’accueil. En Italie, les Carbonari forment au début du XIXe siècle une vaste nébuleuse de sociétés secrètes animées par des idéaux libéraux, patriotiques et constitutionnels. Elles s’opposent aux régimes conservateurs imposés après la chute de Napoléon et préparent, par leurs réseaux, une part de l’imaginaire politique du Risorgimento. Leur programme varie selon les lieux : certains rêvent de république, d’autres de monarchie constitutionnelle, d’autres encore d’une fédération italienne ou d’un État unitaire. La Carboneria est donc une famille politique et initiatique mouvante, plutôt qu’un parti centralisé.

Diplôme d'affiliation Carboneria - 1820 - Royaume des Deux-Siciles

I Pinnuti

En Corse, la trace la plus solide apparaît dans une lettre du juge de paix Bonaldi, adressée le 9 février 1829 au sous-préfet de Bastia2. Bonaldi y affirme que, depuis 1818, existe dans son canton et dans celui de Cervione une association secrète de Carbonari. Le serment rapporté est dur : les affiliés jurent une « haine éternelle aux monarchies » et obéissent à un Grand-Maître surnommé l’Affumicatore3. La formule en dit beaucoup : nous sommes dans une société de combat, nourrie d’un imaginaire de clandestinité, de fidélité fraternelle et de rupture avec l’ordre monarchique.

Le foyer principal de cette activité semble se situer dans l’espace du Campuloro-Moriani et de Cervione. Après 1830, ces Carbonari prennent une forme locale connue sous le nom d’I Pinnuti. Le mot est généralement expliqué par l’image de la chauve-souris, topu pinnutu en corse, parce que ces hommes se réunissaient de nuit, souvent en plein air. Une autre hypothèse rapproche le terme de pinnata, sorte de serpe ou d’outil porté au côté4. La première explication a l’avantage de correspondre à la scénographie nocturne du secret ; la seconde rappelle le monde rural, les outils, le bois, la coupe, toute une symbolique proche de la Charbonnerie.

Les Pinnuti sortent davantage de l’ombre en 1847, lorsque l’Italie entre dans la séquence révolutionnaire habituellement rattachée à 1848. Selon Fernand Ettori, leurs regards se tournent alors vers les patriotes italiens auxquels ils souhaitent porter secours. Le mot « frères » prend ici toute sa force : fraternité politique, fraternité initiatique, fraternité méditerranéenne. Les Pinnuti se pensent dans un espace qui dépasse l’île, mais ils agissent à partir d’un sol très local, celui des villages, des notables, des familles, des fidélités cantonales5.

Un altru Sampieru

Leur originalité tient aussi à leur composition politique. Le sentiment carbonariste porte une inspiration républicaine, mais certains chefs du mouvement sont bonapartistes. Sampieru Gavini, frère de Diunisu Gavini, est cité parmi les figures liées à cette direction2. Cette coexistence peut surprendre si l’on imagine les sociétés secrètes comme des blocs idéologiques homogènes. Elle devient plus intelligible dès que l’on replace la Corse dans ses logiques propres : l’anti-monarchisme, le souvenir napoléonien, la défiance envers la Monarchie de Juillet, les rivalités locales et le soutien aux patriotes italiens pouvaient s’y combiner sans former un système politique parfaitement unifié.

A massuneria in Corsica

Le rapport avec la franc-maçonnerie locale doit être abordé avec prudence. Les Carbonari, en Corse comme ailleurs, évoluent dans un univers où les formes initiatiques, les serments, les titres, les réunions secrètes et le vocabulaire fraternel circulent entre plusieurs sociétés. Cette proximité suggère une culture commune du secret politique et rituel, plutôt qu’une véritable dépendance institutionnelle. Certaines traditions locales évoquent des documents maçonniques ou para-maçonniques ruraux, mais leur statut documentaire critique reste à établir6 , 7. Il est certainement moins romanesque mais scientifiquement plus juste d’y voir une zone de contact, où Carboneria, sociabilité rurale, maçonnerie symbolique et aspirations politiques se mêlent étroitement.

Emblème maçonnique de la Carboneria, société secrète italienne du XIXe siècle
Emblème maçonnique de la Carboneria, société secrète italienne du XIXe siècle

De la même façon, dans la seconde moitié du XIXe siècle, certains éléments de cet héritage semblent avoir trouvé, sur le continent, des lieux de mémoire dans les maçonneries marginales, notamment autour de Misraïm, de Memphis, puis de Memphis-Misraïm, ainsi que dans l’occultisme fin-de-siècle auquel Papus donna une forme institutionnelle avec l’Ordre martiniste en 1891. Les sources nous invitent toutefois à rester très prudent et à bien distinguer les survivances documentées, les réemplois symboliques et les reconstructions initiatiques intempestives8.

Mais il nous reste les Pinnuti qui montrent une Corse travaillée par plusieurs fidélités à la fois : l’Italie culturelle, la France politique, la mémoire napoléonienne, l’héritage républicain, la fraternité initiatique et les solidarités villageoises. Leur histoire appartient à la grande histoire européenne des sociétés secrètes, mais elle prend en Campuloro-Moriani une couleur très particulière : celle d’une chauve-souris politique, volant de nuit entre maquis, loges, familles et révolutions. Vale megliu à campà un annu incù onore chè centu incù vergogna.

Alain Mucchielli

Références

1 — Marco Cini et Bernard Biancarelli, « Corse et Italie : proximité et fractures », Ethnologie française, vol. 38, no 3, 22 juillet 2008, p. 427–435.

2 — Association pour le Développement des Études du Centre-Est de la Corse [Associu pè u sviluppu di i studii di u Centru Livante di a Corsica] (ADECEC), Cronache 1, dossier sur le carbonarisme corse, 1992. ↩a ↩b

3 — Terme italien que l’on peut rendre par “l’Enfumeur” ou “le Fumigateur”, et qui renvoie à l’imaginaire charbonnier de la Carboneria : le bois, le feu, la fumée, la clandestinité et la transformation.

4 — André Raffaelli, « La confrérie des Carbonari », sur canaghja.com, 2013.

5 — Paul Turchi-Duriani, Carbonari et topi pinnuti: deux sociétés secrètes en corse aux XVIIIe et XIXe siecles, 2008.

6 — Andrea Pasqualini et Luigi Olivieri, I pinnuti e la Corsica nel 1848, Livourne, R. Giusti, 1929 ; P. Savigear, “Some Reflections on Corsican Secret Societies in the Early Nineteenth Century”, International Review of Social History, 1974.

7 — Marco Cini, « Corse et Italie : proximité et fractures », Ethnologie française, 2008 ; Encyclopaedia Britannica, “Carbonari”.

8 — De même, le rapprochement fait par Wikipédia sur les liens du carbonarisme avec l’anarchisme, le syndicalisme révolutionnaire, la CGT ou la CNT semblent relever davantage d’une analogie de culture conspirative et d’un imaginaire rouge-noir que d’une véritable transmission scientifiquement démontrée.

Bibliographie

  • Marco Cini, « Corse et Italie : proximité et fractures », Ethnologie française, 2008
  • ADECEC, « La Franc-Maçonnerie dans le rural » ;
  • Fernand Ettori, citation sur les Pinnuti reprise par l’ADECEC

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