Une substance remarquable dès l’Antiquité
Après l’antimoine et l’alembroth, nous allons aborder un des trois principes de l’alchimie : le soufre.
Le soufre appartient aux matières que les Anciens ont d’abord connues par les sens : sa couleur jaune, sa présence dans les terres volcaniques, son odeur âcre lorsqu’il brûle et sa flamme bleutée en faisaient une substance immédiatement reconnaissable. Avant de devenir un corps simple pour la chimie moderne, il fut une matière d’expérience : on le voyait, on le sentait, on le brûlait, on l’employait dans des usages médicaux, artisanaux et religieux.
Pline l’Ancien, dans le livre XXXV de son Histoire naturelle, en donne un témoignage précieux. Il situe le soufre dans plusieurs régions du monde méditerranéen, notamment les îles Éoliennes, Mélos, la Campanie et les environs de Naples. Cette géographie rattache fortement le soufre aux terres chaudes, minérales, volcaniques ou para-volcaniques, où la terre semble laisser paraître une activité interne.
Le soufre vif et le soufre préparé
Pline distingue plusieurs espèces de soufre. La plus remarquable est le soufre vif, en latin sulpur vivum1, appelé par les Grecs apyron. Ce mot, qui signifie littéralement « non passé par le feu », désigne le soufre extrait à l’état naturel, sans fusion ni préparation préalable. Il s’agit donc d’un soufre donné par la Nature, trouvé déjà formé, avant toute intervention du feu humain.
Pline l’oppose à une autre espèce appelée glaeba, terme qui signifie « glèbe », « motte », « masse ». Cette variété semble relever davantage d’un soufre en bloc, destiné à certains usages artisanaux, notamment dans les ateliers des foulons. En opposant le soufre vif aux variétés préparées par cuisson ou fusion, Pline introduit une différence de statut. Le soufre vif tire son prestige de son état natif parce qu’il semble sortir de la terre déjà chargé de feu, sans avoir été manié au fourneau. Dans une pensée antique attentive aux qualités sensibles des corps, cette matière jaune et inflammable apparaît comme une concentration naturelle de chaleur qui appartient au sol, à la mine, au volcan ; cette chaleur en puissance se révèle pleinement lorsqu’elle rencontre la flamme.
Odeur, flamme et fascination
La combustion du soufre frappe par deux caractéristiques : l’odeur et la couleur. L’odeur âcre vient principalement du dioxyde de soufre, gaz suffocant produit lors de la combustion. La description traditionnelle rejoint ici l’observation chimique : le soufre brûle avec une flamme bleue et dégage des vapeurs qui irritent la gorge, troublent l’air et modifient l’atmosphère.
Pline rapporte à ce sujet une scène singulière : Anaxilaüs plaçait du soufre avec des charbons allumés dans une coupe à vin, puis promenait cette coupe enflammée autour des convives. Le reflet donnait aux visages, selon la traduction de Littré, « la pâleur lugubre de la mort ». La scène est extrêmement théâtrale : dans l’obscurité, la flamme bleutée transforme les traits des vivants en figures funèbres. Le soufre devient alors une matière des passages, des limites et des seuils, entre lumière et mort, feu et spectre, phénomène physique et impression surnaturelle.
Une fumée purificatrice
L’odeur âcre, la fumée envahissante et la flamme bleutée aident à comprendre pourquoi le soufre a trouvé si tôt sa place dans les rituels, comme l’encens par ailleurs. Pline affirme que le soufre était employé dans les cérémonies religieuses et qu’on l’utilisait en fumigation pour purifier les maisons. Pour lui, la purification par le soufre relève d’une façon de penser où les effets sensibles de la fumée — odeur, âcreté, capacité à remplir l’espace — annoncent directement sa valeur rituelle.
La fumée agit à la fois comme phénomène matériel et comme geste symbolique. Elle traverse l’espace, chasse les odeurs, marque une rupture et signale que le lieu est soustrait à l’impureté. Le soufre, dans cette perspective, purifie parce qu’il brûle, consume, traverse l’air et impose sa marque. Sa violence odorante participe de son efficacité imaginaire : une maison soufrée est une maison marquée par le feu sous forme de fumée ; l’air y est transformé, l’impureté chassée, le seuil rituellement rétabli. La purification passe alors par une fumée ignée, par un souffle minéral venu des profondeurs.
Une puissance de feu
Chez Pline, la facilité avec laquelle le soufre s’enflamme prouve, à ses yeux, qu’il contient une grande puissance de feu. Dans cette physique des qualités, le comportement d’un corps révèle sa nature et, ici, la combustion rapide du soufre devient le signe visible d’une affinité profonde avec l’élément igné.
Cette manière de penser lui réservera un long avenir symbolique. Dans l’alchimie, le Soufre, avec le Mercure et le Sel, devient l’un des grands principes, issu de l’exhalaison fumeuse de la Terre. À partir de cette substance jaune venue des terrains volcaniques, l’alchimie construit un véritable principe : le Soufre désigne la chaleur active des corps, leur puissance de combustion, leur capacité à mûrir et à transformer la matière.
Cette évolution permet de comprendre la profondeur imaginaire du soufre. Il appartient au monde des mines et des volcans, mais il devient aussi une clé de lecture de la matière. Il fait voir le feu caché dans les corps, leur énergie interne, leur aptitude à passer d’un état à un autre : la flamme bleue du soufre donne à voir, pour les Anciens comme pour les alchimistes, une force intime de transformation.
Du Soufre alchimique au phlogistique
Au XVIIIe siècle, cette vieille association entre feu, matière et combustibilité trouvera une nouvelle expression dans la théorie du phlogistique. Chez Becher puis Stahl, les corps combustibles sont pensés comme contenant un principe inflammable qui s’échappe au moment de la combustion : ce qui brûle porte nécessairement en soi une puissance de feu.
Lavoisier, avant son passage sur l’échafaud révolutionnaire, renversera ce cadre en montrant que la combustion relève d’une combinaison avec l’oxygène. Mais l’histoire du soufre continue à nous montrer comment une même matière peut passer de l’observation sensible à l’usage rituel, de la médecine antique à l’alchimie, puis de l’alchimie à la chimie des modernes.
Le soufre fascine parce qu’il rend visible l’intimité de la terre et du feu : il dort dans les profondeurs, s’enflamme d’une lumière bleue, emplit l’air d’une odeur âcre et donne à la matière l’image d’une force cachée prête à se manifester.
De nos jours encore, l'Académie française nous dit que « sentir le soufre, se dit d’une personne ou de ses écrits, de ses propos que l’on juge hérétiques, par allusion à l’odeur pestilentielle que l’on a coutume d’associer au diable ».
Hérétique comme le Rite philosophal ?
Alain Mucchielli
Notes et références
1. Note : sulpur, sulfur ou sulphur ?
Dans le passage de Pline, la forme latine ancienne apparaît sous la graphie sulpur. Les dictionnaires modernes donnent plus volontiers sulfur, forme latine régularisée à laquelle se rattache le français soufre. La graphie sulphur, avec ph, correspond à une latinisation savante influencée par les usages érudits et par le rapprochement avec des formes grecques.
↩
2. Références bibliographiques
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXV, traduction Émile Littré, Paris, Dubochet, 1848-1850.
- Marcellin Berthelot, Introduction à l’étude de la chimie des anciens et du Moyen Âge, Paris, Georges Steinheil, 1889.
- Marcellin Berthelot, Les Origines de l’alchimie, Paris, Georges Steinheil, 1885.
- Hélène Metzger, Les doctrines chimiques en France du début du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 1923.
- Antoine-Laurent de Lavoisier, Réflexions sur le phlogistique, 1783.
- Bernadette Bensaude-Vincent et Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 1993.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, entrée « soufre ».
- Alain Mucchielli, L’Alchimie de l’Être, Les Éditions de la Tarente, 2024.
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