Une phrase rapportée par Marcellin Berthelot nous paraît d’abord obscure : « Partagez la préparation en deux et cuisez le plomb avec du bois de laurier dans la composition blanche 1. » Elle vient de la tradition attribuée à Stéphanos d’Alexandrie 2. Chez lui, l’alchimie garde une forte dimension spirituelle : travailler la matière revient aussi à travailler l’âme, à purifier l’intelligence, à orienter le chercheur vers le Logos, c’est-à-dire vers un principe d’ordre, de sens et de lumière.
À première lecture, la recette semble très technique, comme si l’on voyait une opération de laboratoire : diviser une préparation, chauffer du plomb, employer du bois de laurier, obtenir une « composition blanche ». Mais nous savons que, dans le langage alchimique, les mots portent souvent plusieurs niveaux de sens. La matière visible sert de support à une autre opération, plus intérieure, et le laboratoire devient une image de l’être humain lui-même 3.
Séparer la matière confuse
Le premier geste de la recette est une division : « Partagez la préparation en deux. » En alchimie, séparer constitue une opération fondamentale : avant toute transformation, il faut bien distinguer ce qui est mêlé. La matière confuse, materia confusa, doit être observée, examinée, divisée selon ses qualités. Dans une lecture intérieure, cela revient à discerner en soi 4 deux pôles : ce qui est lourd, obscur, attaché, et ce qui est plus subtil, mobile, lumineux. La transformation commence par cette lucidité : on ne transforme pas une matière que l’on refuse de voir.
Vient ensuite le plomb. Dans l’imaginaire alchimique, le plomb renvoie à Saturne. Il évoque la pesanteur, la lenteur, la mélancolie, la froideur, l’inertie. C’est le métal de ce qui tombe, de ce qui retient, de ce qui résiste. Sur le plan symbolique, le plomb représente notre part opaque, c’est-à-dire nos peurs, nos rigidités, nos tristesses, nos habitudes figées, tout ce qui pèse dans l’âme et empêche la lumière de circuler.
Le laurier, lumière solaire dans le plomb
Or ce plomb doit être cuit avec du bois de laurier, ce qui change complètement la scène. Dans la tradition antique, il est l’arbre d’Apollon, dieu de la lumière, de la mesure, de la musique, de la parole inspirée et de la clarté prophétique. Introduire le laurier dans la cuisson du plomb, c’est donc faire entrer une qualité solaire dans une matière saturnienne. La pesanteur rencontre la lumière. La mélancolie rencontre l’intelligence. La froideur rencontre une chaleur équilibrée.
Le laurier possède aussi une richesse particulière dans la langue des oiseaux chère à Grasset d’Orcet 5. L’ancien français connaît les formes lor et lorier, qui laissent entendre « l’or y est ». Cette résonance nourrit naturellement une lecture alchimique. Le laurier devient l’arbre dans lequel l’or se cache déjà. Le jeu de mot nous indique que la matière la plus lourde porte en elle une possibilité de transmutation. Le plomb n’est pas condamné à rester plomb : il contient, sous une forme voilée — l’or y est — une promesse d’or.
La blancheur comme purification
La « composition blanche » donne une autre clé. Dans l’alchimie, le blanc renvoie souvent à une étape de purification. Après la noirceur de la putréfaction, de la confusion ou de la décomposition, vient l’œuvre au blanc : la matière s’éclaircit, se lave, s’apprivoise. Elle n’a pas encore atteint le rouge final de l’accomplissement, mais elle est déjà sortie de l’obscurité première. Cuire le plomb avec le laurier dans la composition blanche signifie donc travailler la part la plus lourde de soi au contact d’une lumière purifiante, jusqu’à ce qu’elle perde son opacité.
Cette cuisson doit être comprise comme une maturation. En effet, l’alchimie refuse la brutalité : un feu justement équilibré et mesuré transforme, mais un feu violent et excessif détruit. Il faut donc une chaleur surveillée, douce, régulière, capable « d’ouvrir » la matière sans la brûler. Dans la vie intérieure, cela correspond à un travail patient : regarder ses ombres, les exposer à l’intelligence, les tenir dans une attention constante, sans violence contre soi-même. Le plomb se transforme parce qu’il demeure assez longtemps au contact de la lumière.
Une leçon de transformation intérieure
La recette de Stéphanos peut alors se lire ainsi : sépare d’abord ce qui est confus ; reconnais ton plomb, c’est-à-dire ta part lourde et obscure ; mets-la en présence du laurier, symbole d’Apollon, de la clarté et de l’or caché ; laisse agir une cuisson lente dans le blanc de la purification. Alors la matière commence à s’éclairer.
Cette petite phrase de laboratoire devient ainsi une leçon très simple : l’or intérieur ne se gagne ni par faux-fuyant ni par violence. Il naît d’un travail de discernement, de patience et de lumière appliquée à ce qui pèse en nous. Le laurier rappelle que la victoire véritable est d’abord une victoire intérieure : celle qui transforme le plomb de l’âme en clarté vivante.
Alain Mucchielli
Notes et références
- Marcellin Berthelot, Introduction à l’étude de la chimie des anciens et du Moyen Âge , Paris, Georges Steinheil Éditeur, 1889, p. 293. ↩
- Stéphanos d’Alexandrie, ou Stephanus d’Alexandrie, 580-642, est un médecin, philosophe et alchimiste mystique en faveur à la cour de Byzance au temps d’d’Héraclius Ier (610-641). ↩
- Cf. le grade de Vrai Maçon, avant-dernier grade du Rite Philosophal . ↩
- Le Soi correspond au Self chez Jung. Voir, par exemple : The Self, International Association for Analytical Psychology . ↩
- Claude-Sosthène Grasset, dit Grasset d’Orcet, né le 6 juin 1828 à Aurillac et décédé le 2 décembre 1900 à Cusset, était un archéologue et épigraphe. Philippe G. Kerbellec, dans Comment lire Raymond Roussel, a avancé l’hypothèse d’une identification de Fulcanelli à Claude-Sosthène Grasset d’Orcet. Voir aussi : Traditions ésotériques et populaires chez Raymond Roussel . ↩
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