Au XVIe siècle, de nombreux savants concevaient l’univers comme un ensemble vivant dont toutes les parties demeuraient liées entre elles, si bien que le ciel et la terre ne formaient pas deux domaines séparés, mais les deux niveaux d’un même ordre naturel. Les astres n’étaient donc pas seulement des lumières suspendues au-dessus du monde : ils exerçaient une action sur les plantes, les pierres, les animaux, les corps humains et les métaux. Cette action portait le nom latin d’influxus, terme que l’on peut traduire par « influence » ou, plus concrètement encore, par « force qui s’écoule ».
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| L’emblème de la Tabula Smaragdina Hermetis au frontispice du traité alchimique La Toyson d’or (1613) |
Pour les philosophes de la Renaissance, cette influence céleste était une action réelle. Une plante devait ses propriétés à sa matière, à son milieu et aux conditions de sa croissance, mais elle recevait également, pensait-on, l’empreinte de la configuration astrale sous laquelle elle s’était développée. Il en allait de même pour les minéraux et les métaux, qui se formaient lentement dans les profondeurs de la terre sous l’effet combiné de la matière terrestre et des puissances venues du ciel.
Des forces cachées dans les corps
Cette conception cherchait à expliquer des phénomènes qui paraissaient alors difficiles à comprendre. L’aimant attirait le fer, certaines plantes guérissaient ou empoisonnaient, tandis que des pierres résistaient au feu, changeaient de couleur ou semblaient agir sur d’autres corps. Les savants parlaient à leur sujet de « vertus occultes », expression qui ne renvoyait pas nécessairement au surnaturel, puisque le mot « occulte » signifiait d’abord « caché ».
Les effets étaient visibles, alors que leurs causes demeuraient difficiles à saisir, et l’influxus céleste offrait précisément une explication à cette énigme. Les corps contenaient des propriétés encore endormies, tandis que l’action des astres permettait à ces propriétés de se manifester. Dans le langage aristotélicien, une capacité passait ainsi de la puissance à l’acte.
Une graine contient en puissance la plante qu’elle peut devenir, mais cette possibilité ne se réalise que si la terre, l’eau, la chaleur et la saison lui sont favorables. De la même manière, une matière pouvait contenir des qualités qui attendaient certaines circonstances pour devenir actives, et les astres faisaient partie de ces circonstances.
Comprendre la nature pour agir avec elle
La doctrine de l’influxus occupait une place centrale dans ce que l’on appelait la magie naturelle. Le mage naturel n’était pas présenté comme un sorcier commandant à des esprits, mais comme un connaisseur attentif des forces de la nature, capable de reconnaître les affinités entre les corps, de choisir les matières appropriées et d’agir au moment favorable.
Son travail consistait donc à rapprocher un agent actif d’une matière disposée à recevoir son action, afin que l’effet recherché puisse se produire. Francesco Storella, philosophe napolitain du XVIe siècle, inscrivait cette pratique dans une chaîne de connaissances cohérente : la logique apprenait à raisonner correctement ; l’astrologie permettait d’identifier les influences célestes ; enfin, la magie naturelle utilisait ces connaissances pour agir sur la matière[1].
Le merveilleux cessait ainsi d’être un événement inexplicable, puisqu’il devenait l’effet d’une cause naturelle encore difficile à observer. L’action du mage reposait sur la connaissance des correspondances entre les choses, et son habileté consistait à réunir les conditions dans lesquelles la nature pouvait produire un résultat remarquable.
Pourquoi l’alchimiste regardait le ciel
Cette doctrine permettait également de donner un fondement à l’alchimie. Modifier la couleur d’un métal ou lui donner l’apparence de l’or était une opération relativement simple, car un alliage, un revêtement ou un traitement par le feu pouvait produire ce type de changement. Pourtant, les alchimistes recherchaient une transformation plus profonde : ils voulaient modifier la nature même du métal.
Pour y parvenir, ils pensaient devoir reproduire les conditions dans lesquelles les métaux se formaient à l’intérieur de la terre. Or, selon la physique de l’époque, cette formation dépendait à la fois de la matière souterraine, de la chaleur et de l’influence céleste. Le four, les mélanges et les manipulations ne suffisaient donc pas à eux seuls ; il fallait encore que l’opération s’accorde avec les forces du ciel.
Sans cet accord, le résultat pouvait rester superficiel ou instable, tandis qu’une opération menée selon les véritables lois de la nature devait produire une transformation durable. L’alchimie devenait ainsi un art qui imitait la nature, puis l’aidait à accomplir plus rapidement ce qu’elle réalisait lentement dans les profondeurs de la terre.
L’alchimiste comme cultivateur
Pour expliquer cette collaboration, Storella reprend une comparaison ancienne et particulièrement claire : l’alchimiste agit comme un cultivateur. Le cultivateur ne crée ni la semence, ni la terre, ni la force qui fait croître la plante ; pourtant, il laboure, sème, arrose et choisit le moment propice, si bien qu’il prépare les conditions dans lesquelles la nature pourra produire son fruit.
L’alchimiste agit de façon semblable, puisqu’il ne crée pas la matière à partir de rien, mais travaille sur les possibilités qu’elle contient déjà. Son art accompagne la nature, organise son action et accélère son travail. Cette comparaison répondait également à une objection religieuse, car produire un métal nouveau ne revenait pas à rivaliser avec Dieu : l’alchimiste disposait les causes naturelles et laissait la nature opérer.
La célèbre formule de la Table d’émeraude, « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », résume cette vision du monde. Les phénomènes terrestres dépendent d’un ordre plus vaste ; le ciel transmet sa puissance, la matière la reçoit et l’art humain réunit les conditions nécessaires à son accomplissement.
Cette cosmologie a été abandonnée par les sciences modernes, qui n’attribuent aucune action physique aux configurations astrologiques, mais l’influxus céleste demeure essentiel pour comprendre la pensée de la Renaissance, car il montre comment les savants de l’époque cherchaient à relier le ciel, la matière et l’art humain dans une même explication de la nature. La transmutation peut également être étudiée comme une image du travail intérieur et de la transformation de l’être[2].
Alain Mucchielli
Notes et références
[1] Donato Verardi, « Aristotelianism and Hermeticism in Renaissance Naples: Francesco Storella and the Secrets of Alchemy », Ambix, vol. 73, no 1, 2026, p. 3-24, DOI : 10.1080/00026980.2025.2598098. ↩
[2] Alain Mucchielli, L’Alchimie de l’être. Franc-maçonnerie, Jung et la quête de la transmutation, Aubagne, Les Éditions de la Tarente. ↩
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