Poser cette question appelle d’abord une multitude de réponses. Selon les rites, les traditions et les sensibilités, le franc-maçon pourra dire qu’il recherche la Parole perdue, la Lumière, la Pierre philosophale, le Nom ineffable, la connaissance de soi, la fraternité universelle ou cette sagesse toujours entrevue et jamais définitivement acquise. Derrière cette diversité se laisse pourtant deviner une interrogation commune : ces images désignent-elles, sous des formes différentes, une même recherche, celle de ce qui précède l’homme, le dépasse et lui indique une direction ?
La démarche maçonnique commence précisément par la reconnaissance d’un manque. Celui qui demande à entrer dans le Temple s’y présente en chercheur. La Lumière qu’il reçoit marque un commencement plutôt qu’un accomplissement. La Parole demeure perdue, la pierre reste à travailler, le Temple attend toujours de nouvelles pierres. Ainsi, dès les premiers pas, le langage maçonnique place l’homme devant une réalité qu’aucune formule ne suffit à contenir.
Cette absence occupe une place centrale dans le travail symbolique et met en mouvement celui qui cherche.
La franc-maçonnerie présente sans cesse à l’homme quelque chose qui s’éloigne au moment où il croit pouvoir le saisir. La Parole tire une part de son importance de sa perte même. La Pierre philosophale désigne une transformation qui suppose un travail prolongé de la matière et de soi. Le Temple s’élève pierre après pierre, tandis que son achèvement demeure toujours au-delà de celui qui le bâtit.
Ces symboles peuvent alors être considérés comme plusieurs expressions d’une même idée : l’homme vient au monde dans un univers qui lui préexiste, au sein d’une histoire commencée avant lui et qui se poursuivra après lui.
La figure du Père
C’est à cet endroit que peut apparaître la figure du Père.
Dans une lecture symbolique, le Père dépasse largement la personne du père biologique. Il peut représenter ce qui nous précède et dont nous héritons : une langue, une histoire, des règles, des récits, des connaissances, une tradition, enfin tout un monde déjà présent lorsque nous y prenons place. La figure paternelle devient alors le symbole d’une antériorité, ce « quelque chose » qui existait avant nous et continuera après nous.
Le Père constitue cependant une représentation parmi d’autres de cette origine. D’autres traditions parleront du Principe, de la Nature, de l’Être, du Mystère, de l’Ordre ou simplement de l’Inconnu. Le nom importe moins que ce qu’il désigne : une origine que l’individu cherche à comprendre sans prétendre en saisir entièrement le sens.
Le Grand Architecte et le Grand Principe
Le Grand Architecte de l’Univers ou le Grand Principe de la Nature du Rite Philosophal peuvent également être envisagés dans ce sens. Certains y reconnaissent Dieu ; d’autres un principe d’ordre ; d’autres encore une figure symbolique permettant de penser l’organisation du monde tout en laissant ouverte la question de son origine. Cette pluralité d’interprétations maintient précisément l’espace nécessaire à la recherche.
Le Temple autour d’une absence
Le Temple peut dès lors être compris comme une construction élevée autour d’une absence.
Le paradoxe mérite que l’on s’y arrête. Une place laissée vide empêche le constructeur de s’y installer lui-même. Elle lui rappelle que sa pensée, son institution et sa doctrine demeurent des œuvres humaines. Aucune d’elles ne peut prétendre épuiser à elle seule le sens du Monde.
L’humilité prend ici une signification précise. Elle consiste à reconnaître ce que nous avons reçu avant d’avoir pu choisir, puis ce que nous transmettrons sans en connaître toutes les conséquences. Chaque génération trouve le chantier commencé. Elle y travaille pendant un temps, ajoute quelques pierres et remet ensuite l’ouvrage à celles et ceux qui viennent après elle.
La fraternité et la Parole perdue
La fraternité peut être comprise à partir de la même idée. Les francs-maçons deviennent frères et sœurs par un travail partagé devant une réalité qu’aucun d’eux ne possède entièrement. Chacun apporte son expérience, ses convictions, ses doutes et sa manière de comprendre les symboles. La Loge rassemble ainsi des hommes et des femmes qui peuvent différer profondément tout en acceptant de travailler autour d’un même centre.
La Parole perdue exprime peut-être cette situation mieux que tout autre symbole. Sa recherche rassemble précisément parce que personne ne peut se présenter comme son détenteur définitif. Elle oblige à écouter, à confronter les interprétations et à transmettre ce que l’on croit avoir compris, tout en laissant à celui qui vient ensuite la possibilité de reprendre le travail.
La philanthropie et la bienveillance trouvent elles aussi leur place dans cette perspective. Celui qui cherche à mes côtés participe au même chantier et sa différence devient alors une occasion de déplacer mon regard, de confronter mes certitudes et d’élargir ma compréhension. La fraternité prend forme dans cette reconnaissance réciproque même si la réalité des relations humaines demeure parfois bien en deçà de cet idéal...
La recherche maçonnique apparaît ainsi moins comme la conquête d’un objet que comme l’apprentissage d’une manière de cheminer. La Lumière, la Parole, la Pierre, le Temple ou le Nom indiquent une direction sans pouvoir être définitivement acquis. Ils incitent le franc-maçon à poursuivre sa recherche, donnent une progression à son travail et lui rappellent que chaque réponse obtenue fait naître de nouvelles questions.
La figure du Père peut désigner alors une origine dont l’homme reçoit l’héritage sans qu’elle fixe à elle seule le sens de son existence, une autorité symbolique qui indique une direction sans gouverner les consciences, une présence que chacun interprète selon son histoire et sa pensée. Elle demeure ainsi un nom possible parmi d’autres pour désigner ce qui se tient en amont de nous.
Une recherche qui demeure ouverte
Au terme de ce parcours, la question initiale reste entière : mais que recherchent les francs-maçons ?
Peut-être poursuivent-ils une recherche qui demeure ouverte et qui les conduit de question en question. Ils construisent un Temple dont d’autres poursuivront l’édification ; ils cherchent une Parole dont la perte les oblige à parler ensemble ; ils travaillent une pierre et découvrent, au fil du travail, que celui qui taille est lui-même transformé par ce qu’il accomplit.
Ce qu’ils cherchent prend alors la forme d’une direction qui se précise au fil du chemin, sans jamais se réduire à une réponse définitive. Le but recule à mesure que le chemin avance, et c’est peut-être dans ce mouvement même que la recherche trouve son sens.
Alain Mucchielli
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Cette analyse est remarquable de clarté quant au contenu de la Quête du Graal, l’archétype universel , qu’implique toute recherche initiatique. Merci mon Frère . Sonje
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