Au XIIIe siècle, l’alchimie ne se résume ni à la quête de la pierre philosophale ni aux recettes secrètes d’un monde occulte. Importée en Occident avec les savoirs arabes, elle intéresse des penseurs majeurs comme Albert le Grand, Roger Bacon ou Thomas d’Aquin. Tous ne croient pas à la transmutation des métaux, mais tous prennent assez au sérieux la question pour en discuter. Pendant quelques décennies, l’alchimie trouve ainsi sa place au cœur de la réflexion médiévale sur la nature.
Une science venue du monde arabe
Tout commence avec une formidable circulation des textes.
À partir du XIIe siècle, les savants occidentaux découvrent, notamment par l’Espagne, une masse d’ouvrages scientifiques traduits de l’arabe en latin. Médecine, astronomie, astrologie, mathématiques, philosophie naturelle : des pans entiers du savoir antique et arabe deviennent accessibles aux lettrés européens.
L’alchimie voyage avec eux.
Des traducteurs comme Gérard de Crémone ou Robert de Chester participent à ce vaste mouvement. Au XIIIe siècle, on continue de traduire des textes alchimiques, tandis que de nouveaux ouvrages sont également composés en latin. Certains circulent sous l’autorité de noms aussi prestigieux qu’Avicenne ou Rhazès. Pour un lecteur médiéval, une telle attribution donne immédiatement du poids au texte : il mérite d’être lu, commenté et discuté.
Il faut surtout oublier un instant nos catégories modernes. Pour les hommes du XIIIe siècle, l’étude des métaux appartient pleinement à l’étude de la Nature. Comment se forme l’or ? Pourquoi le cuivre diffère-t-il du plomb ? D’où viennent les propriétés particulières de chaque métal ?
Autant de questions qui relèvent alors de ce que l’on appelle la philosophie naturelle. Une autre interrogation en découle assez naturellement : si la Nature forme les métaux sous terre, l’homme peut-il reproduire son travail dans son laboratoire ?
Fabriquer de l’or : une question sérieuse
La question peut aujourd’hui faire sourire. Au XIIIe siècle, elle mérite pourtant un examen attentif.
Albert le Grand parle de l’alchimie lorsqu’il étudie les minéraux. Vincent de Beauvais lui accorde une place dans son immense encyclopédie. Robert Grosseteste utilise certaines théories sur la formation du mercure et des métaux dans sa propre réflexion sur la nature. L’alchimie se trouve donc discutée par quelques-uns des grands intellectuels du siècle.
Roger Bacon va plus loin encore. Il distingue une alchimie spéculative, qui cherche à comprendre les principes de la matière, et une alchimie pratique, qui procède par opérations et par expériences. Pour lui, la pratique permet aussi de vérifier ce que la théorie avance.
Le laboratoire devient ainsi un lieu où les idées rencontrent la matière. On chauffe, on mélange, on distille, on purifie et l’on observe les transformations obtenues. L’alchimiste médiéval travaille évidemment avec une conception de la matière très éloignée de la chimie actuelle, mais il manipule réellement des substances et cherche à comprendre les changements qu’il provoque.
Reste la question essentielle : ces transformations peuvent-elles aller jusqu’à changer la nature même d’un métal ?
Sur ce point, les avis divergent.
Thomas d’Aquin se montre prudent. Dans son commentaire des Sentences de Pierre Lombard, il considère que la véritable forme de l’or est produite dans la nature sous l’action du soleil et que le feu de l’athanor, le four de l’alchimiste, ne suffit pas à la reproduire. On pourrait donc fabriquer quelque chose qui ressemble à de l’or sans avoir nécessairement créé de l’or véritable.
D’autres penseurs accordent davantage de possibilités à l’intervention humaine. Vincent de Beauvais considère ainsi l’alchimie comme un « art mécanique ». L’expression n’a rien de méprisant : elle désigne un savoir-faire qui agit concrètement sur la matière.
L’agriculture offre alors une comparaison intéressante. L’agriculteur ne crée pas la plante à partir de rien ; il prépare le sol, sème, arrose et favorise un processus naturel. L’alchimiste peut envisager son travail de la même manière : il cherche à réunir les conditions permettant à la matière d’accomplir, plus rapidement peut-être, une transformation que la Nature réalise elle-même.
Dans cette perspective, fabriquer de l’or revient moins à défier la Nature qu’à découvrir ses procédés et à tenter de les reproduire.
La transmutation sous le feu des critiques
Cette ambition rencontre pourtant de sérieuses objections.
La plus influente vient d’Avicenne. Selon lui, les artisans peuvent modifier l’apparence des métaux, leur couleur ou certaines de leurs propriétés, mais ils ne peuvent pas nécessairement changer leur nature profonde. Donner au cuivre la couleur de l’or ne suffit évidemment pas à en faire de l’or.
Pour obtenir une véritable transmutation, il faudrait revenir à la matière première dont les métaux sont issus, puis reprendre leur formation depuis son origine. Cette critique, connue dans le monde latin sous les premiers mots Sciant artifices, connaît une grande fortune. Elle est en outre attribuée à Aristote par les auteurs latins, ce qui lui confère une autorité considérable.
À la fin du XIIIe siècle, les critiques deviennent plus affirmées. Entre 1286 et 1291, Gilles de Rome s’appuie notamment sur Avicenne et Averroès pour contester la possibilité de la transmutation.
Il serait donc trompeur d’imaginer un Moyen Âge où chacun aurait cru sans discussion aux pouvoirs des alchimistes. Le débat existe, et il porte précisément sur ce que l’art humain peut réellement accomplir. Les uns pensent possible d’accompagner assez loin les processus naturels pour transformer les métaux ; les autres estiment que l’alchimiste peut modifier leurs apparences et leurs qualités sans atteindre leur véritable nature.
Quand l’alchimie appartenait encore à la science
C’est sans doute ce qui rend l’alchimie du XIIIe siècle si intéressante. Elle n’est pas encore principalement ce langage secret et spirituel auquel les siècles suivants l’associeront souvent. Jusqu’aux années 1270-1280 au moins, elle demeure largement inscrite dans la philosophie de la nature et dans les discussions sur la matière.
Ses praticiens et ceux qui commentent leurs travaux se demandent de quoi les métaux sont faits, comment ils naissent et jusqu’où l’homme peut intervenir dans leur transformation. L’alchimie voisine alors avec la médecine ou l’agriculture : dans les trois cas, l’homme observe un processus naturel et cherche à agir sur lui.
L’histoire prendra ensuite des chemins beaucoup plus complexes. L’alchimie développera son propre langage, ses images, ses secrets, ses livres d’autorité et, bien plus tard, les interprétations spirituelles et psychologiques qui nous sont aujourd’hui familières.
Mais pour comprendre ses débuts en Occident, il faut revenir devant le four du savant médiéval. Ce qu’il cherche dans son creuset dépasse déjà la simple fabrication de l’or. Une question beaucoup plus vaste s’y dessine : si la Nature transforme la matière, l’homme peut-il découvrir comment elle s’y prend et apprendre, à son tour, à provoquer cette transformation ?
Alain Mucchielli
Références
Antoine Calvet, « L’influence du Roman de la Rose dans les textes alchimiques des XIVe et XVe siècles », dans Jean-Patrice Boudet, Philippe Haugeard, Silvère Menegaldo et François Ploton-Nicollet (dir.), Jean de Meun et la culture médiévale. Littérature, art, sciences et droit aux derniers siècles du Moyen Âge, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 175-186.
→ Lire l’article
Alain Mucchielli, L’Alchimie de l’Être : Franc-maçonnerie, Jung et la Quête de la Transmutation, préface de Jean-Marie Pierret, Aubagne, Éditions de la Tarente, 2024, 272 p.
→ Présentation de l’ouvrage
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