Il est des querelles de mots où l’on finit par croiser le fer pour déterminer comment nommer l’arme. Faut-il parler de glaive ou d’épée ? La question pourrait sembler réglée par un simple coup d’œil sur l’objet ; elle se complique pourtant dès que s’en mêlent les étymologistes, les armuriers, les poètes et, naturellement, les commentateurs de rituels. Le débat est en réalité aussi faux que vrai : faux, si l’on prétend opposer deux armes nécessairement distinctes ; vrai, si l’on considère les nuances historiques, littéraires et symboliques attachées à chacun des deux mots. Avant de trancher — puisque le verbe s’impose — examinons donc ce que recouvrent exactement ces deux termes.
Historiquement et lexicalement, « glaive » et « épée » peuvent être équivalents, mais cette équivalence n’est pas absolue. Il faut distinguer le sens propre de l’arme et l’usage littéraire ou symbolique.
Du gladius à la spatha
Le point étymologique est assez clair. « Glaive » vient du latin gladius, qui signifie précisément « épée, glaive », d’où « gladiateur ». Le mot français « épée », lui, vient du latin spatha, qui désignait à l’origine un battoir, une spatule puis une sorte de latte, une arme plus longue que le gladius, d’abord associée notamment à la cavalerie, puis progressivement adoptée par l’infanterie romaine.
Cette différence latine correspondait donc, au départ, à une véritable différence « morphologique » : le gladius romain est une épée relativement courte, alors que la spatha est plus longue. Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) donne d’ailleurs pour épée l’étymologie spatha, « épée longue », tandis que l’Académie définit aujourd’hui le glaive comme une « sorte d’épée courte et plate, à deux tranchants, en usage dans l’Antiquité romaine ».
Mais en français, cette distinction s’est très tôt estompée. Le TLFi atteste « glaive » au sens d’« épée » dès le XIIe siècle. Plus significatif encore : depuis les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, « glaive » est défini par « épée ». En 1694 : « Coutelas, espée trenchante » ; en 1762 : « Coutelas, épée tranchante » ; au XXe siècle encore : « Épée tranchante ».
On peut donc poser ceci :
Tout glaive est une épée au sens générique, mais toute épée n’est pas nécessairement un glaive au sens historique et technique.
Par exemple, une rapière, une épée médiévale longue ou une épée de cour sont bien des épées, mais il serait historiquement maladroit de les appeler des « glaives » si l’on décrit précisément les armes.
En revanche, dans la langue littéraire, biblique et symbolique, « glaive » devient pratiquement un synonyme fréquent d’« épée ». C’est même cette valeur qui finit par prédominer. L’Académie précise aujourd’hui : « Par extension. Litt. Épée ». Au XIXe siècle elle remarquait déjà que glaive « n’est guère usité qu’en poésie et dans le style soutenu ».
L’objet et le symbole
Il existe toutefois une différence de connotation assez intéressante au niveau maçonnique.
« Épée » demeure d’abord le nom concret de l’objet : une lame, une garde, une poignée, un fourreau ; on porte une épée, on tire l’épée, on se bat à l’épée.
« Glaive », dans la langue moderne, évoque beaucoup plus facilement la fonction symbolique de l’arme : autorité, jugement, puissance, guerre, sanction. D’où « le glaive de la justice », « le glaive de Dieu », « la puissance du glaive », ou encore la théorie médiévale des « deux glaives » ou des « deux pouvoirs ». L’Académie relève explicitement cette valeur : le glaive est « pris comme symbole de la force, de l’autorité ».
C’est précisément ce qui explique une partie de l’ambiguïté du vocabulaire maçonnique.
Les rituels peuvent appeler « glaive » ce qui, matériellement, est manifestement une épée droite. Ce n’est donc pas nécessairement une erreur terminologique. On en trouve même un exemple particulièrement net dans certains rituels modernes : les Sœurs et les Frères se mettent à l'Ordre « épée en main », puis quelques lignes plus loin le Vénérable est décrit « tenant le glaive de la main gauche » et frappant dessus avec son maillet. Il s’agit manifestement du même type d’objet rituel, envisagé sous deux désignations.
Quel mot employer dans un rituel ?
Cela permet de formuler une distinction assez solide pour le Rite philosophal® :
« Épée » désigne préférentiellement l’objet ; « glaive » peut désigner le même objet lorsqu’il est investi d’une fonction rituelle ou symbolique.
Il est nécessaire toutefois de rester prudent avec certains commentaires maçonniques contemporains qui veulent faire de cette distinction une doctrine universelle, par exemple :
Il y a même un indice historique très parlant : au XVIIIe siècle, l’Académie considère déjà glaive comme un terme de style fréquent alors que l’objet réellement porté est normalement appelé épée. Ainsi, lorsqu’un rituel français des XVIIIe-XIXe siècles emploie « glaive », il ne faut surtout pas conclure automatiquement qu’il prescrit un gladius romain court. Très souvent, « glaive » signifie simplement « épée », avec une coloration solennelle, biblique ou symbolique.
Lorsque le texte décrit matériellement l’arme — port au côté, fourreau, position, maniement — épée est le terme le plus précis. Lorsqu’il insiste sur l’autorité, la protection, le jugement ou la fonction symbolique de la lame, glaive est parfaitement justifié. Et lorsqu’un rituel ancien dit « glaive », il ne faut pas en déduire une forme courte de type romain sans autre indice.
Remplacer systématiquement « glaive » par « épée » sous prétexte que l’objet est une épée serait une normalisation excessive, car on perdrait une nuance historique du langage rituel. Inversement, appeler partout « glaive » une épée réellement portée par les officiers donnerait aujourd’hui au texte une coloration volontairement archaïque et symbolique.
Et Corneille ?
Il faudrait aussi normaliser l’ensemble des œuvres de Corneille. En effet, chez Corneille, le glaive et l’épée peuvent désigner fondamentalement la même catégorie d’arme, mais leur emploi tend à se différencier : l’« épée » désigne volontiers l’arme concrète, personnelle et maniée, tandis que le « glaive », terme plus soutenu, tend à désigner cette même arme envisagée dans sa fonction de mort, de châtiment, de justice ou de puissance.
C’est donc probablement beaucoup plus qu’une simple coquetterie de vocabulaire : il existe chez Corneille une véritable différence de registre sémantique, sans qu’elle constitue pour autant une différence stricte de typologie des armes.
Qui oserait corriger les textes de ce brave Corneille…
Alain Mucchielli
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J'avais abordé le "problème" en me disant : l'épée transperce et le glaive tranche
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