25 avril 2026

Elias Ashmole, un passeur entre alchimie, Rose-Croix et première maçonnerie anglaise

Pourquoi Elias Ashmole paraît-il si important aux yeux des francs-maçons qui s’intéressent à l’alchimie ? Parce qu’avec lui, l’histoire rencontre un érudit des textes anciens, un collectionneur, un astrologue, un alchimiste, un franc-maçon attesté et un homme lié aux premiers temps de la Royal Society. Sa vie rassemble plusieurs mondes que notre regard moderne sépare volontiers : la philosophie naturelle, l’astrologie, l’hermétisme, la religion, l’érudition, les sciences naissantes et les savoirs transmis par manuscrits, correspondances privées et filiations secrètes.

Un savant de l’Angleterre hermétique

Né en 1617 et mort en 1692, Ashmole appartient à l’Angleterre du XVIIe siècle, un temps de passage où l’ancien monde hermétique demeure vivant, tandis que la philosophie naturelle se transforme sous l’effet du mécanisme cartésien, de l’empirisme baconien et de la culture expérimentale portée par Boyle, Hooke et la Royal Society1. Le mot « antiquaire », appliqué à Ashmole, garde ici son sens ancien : un érudit des manuscrits, des monnaies, des inscriptions, des monuments et des traces matérielles du passé2. Ashmole recueille, classe, annote et transmet. Il travaille sur la mémoire des savoirs autant que sur leur contenu.

Elias Ashmole par John Riley
Elias Ashmole par John Riley

Chez lui, l’alchimie relève d’un savoir ancien, difficile et voilé, avec ses textes, ses maîtres, une langue symbolique, une discipline de lecture et surtout une immense patience. Ashmole y voit une tradition intellectuelle enracinée dans la philosophie de la nature, nourrie d’hermétisme, d’astrologie, de médecine et de spéculation sur les transformations de la matière. Les textes alchimiques portent pour lui une mémoire de l’art : procédés, images, noms, énigmes, allusions et doctrine destinée aux esprits préparés.

Une réception maçonnique précoce

Sa réception maçonnique donne à ce personnage une portée particulière : Ashmole note dans son journal qu’il fut reçu maçon à Warrington, le 16 octobre 1646. La Grande Loge Unie d'Angleterre présente cette mention comme la première preuve enregistrée de l’initiation d’un maçon spéculatif anglais3. Cette donnée nous autorise à dire qu'Ashmole fréquente plusieurs milieux où les symboles, le serment, l'engagement, la chaîne des transmissions gardent une valeur essentielle dans un climat culturel particulier.

Dee, Backhouse et la filiation hermétique

Quelques années plus tard, son orientation alchimique se précise. En 1650, il publie, sous l’anagramme « James Hasolle », une traduction anglaise du Fasciculus Chemicus d’Arthur Dee, fils de John Dee, accompagnée de l’Arcanum, or Grand Secret of Hermetick Philosophy. Le nom de Dee rattache Ashmole à une lignée anglaise où la philosophie naturelle, l’astrologie, les mathématiques sacrées, l’hermétisme et la recherche des arcanes se croisent.

À partir de 1651, Ashmole trouve en William Backhouse un maître en alchimie. Backhouse, gentilhomme du Berkshire, propriétaire du domaine de Swallowfield, astrologue et alchimiste discret, appartient au monde des réseaux de personnes impliquées dans les études occultes. Il communique certains secrets, donne des conseils de lectures, confie quelques indications et transmet son expérience. En avril 1651, il adopte symboliquement Ashmole comme son « fils » en alchimie. Deux ans plus tard, se croyant proche de la mort, il lui transmet « en syllabes » la vraie matière de la pierre philosophale4. Cette séquence atteste une filiation hermétique privée, forte et personnelle et inscrit Ashmole dans l’un des modes les plus anciens de la transmission alchimique : la parole passe du maître au disciple choisi.

Themis aurea et l’horizon rosicrucien

C’est dans ce même climat que paraît, en 1656, la traduction anglaise de Themis aurea, traité du célèbre alchimiste Michael Maier. Le livre est publié à Londres sous le titre Themis Aurea. The Laws of the Fraternity of the Rosie Crosse, trente-quatre ans après la mort de son auteur5. Il présente les lois rosicruciennes comme des règles justes, favorables au bien commun, à la paix civile, à l’exercice de la justice et à la promotion de la vertu. Sa dédicace à Elias Ashmole place celui-ci dans une zone de contact entre alchimie savante, réception rosicrucienne anglaise et première maçonnerie spéculative. Cette proximité signale une affinité intellectuelle et un réseau de réception mais peut-être pas une véritable appartenance au mouvement de la Rose-Croix6.

Fixer une mémoire alchimique anglaise

L’œuvre maîtresse d’Ashmole reste le Theatrum Chemicum Britannicum, publié à Londres en 1652. Ce volume rassemble des pièces alchimiques anglaises souvent difficiles d’accès, issues d’un patrimoine culturel manuscrit exposé à la dispersion, aux destructions et à l’oubli. Ashmole y recueille notamment Thomas Norton, George Ripley, Chaucer, Edward Kelley, John Dee et John Lydgate7. Avec cette anthologie, Ashmole donne à l’alchimie anglaise une forme durable : il sauve des textes, les ordonne, les remet en circulation et les confie à de nouveaux lecteurs.

Pour un alchimiste, ce geste possède une valeur symbolique forte. Ashmole fixe ce qui risquait de se dissoudre, rassemble une tradition dispersée et la coagule dans le livre. Sa matière première se compose de poèmes, de traités, de noms anciens, de symboles, de fragments de textes et de langues secrètes. Son laboratoire principal devient la bibliothèque, et cette bibliothèque travaille elle aussi à la conservation de l’Œuvre.

Le Collège invisible et la Royal Society

Ashmole appartient aussi aux milieux savants reconnus. À cette époque, le « Collège invisible » désigne des réseaux informels de savants réunis autour de Boyle, Hartlib, Wilkins et des premiers expérimentateurs anglais. Ashmole relève du même paysage intellectuel : celui des correspondances érudites, des recherches sur la nature, des collections, de l’astrologie, de l’alchimie et des premières pratiques expérimentales8.

La Royal Society naît le 28 novembre 1660 à Gresham College, après une conférence de Christopher Wren. Ashmole entre dans la première génération des Fellows de l’institution, tout en restant distinct des douze hommes présents à la réunion fondatrice9. Ce voisinage montre l’étendue du paysage culturel du XVIIe siècle anglais : l’hermétisme, l’astrologie, l’étude des antiquités, la médecine, les collections, les instruments, les expériences et les sociétés savantes se développent encore dans un même espace intellectuel.

Prudence maçonnique

Les rapprochements maçonniques ultérieurs demandent la même prudence historiographique. En 1717, quatre loges londoniennes se réunissent pour former la première Grande Loge. À l’arrière-plan de cette maçonnerie nouvelle, la Royal Society demeure présente par ses hommes, ses réseaux et son prestige. Isaac Newton la préside ; Jean-Théophile Désaguliers, pasteur anglican, expérimentateur newtonien et membre actif de la Grande Loge, contribue à donner à la maçonnerie anglaise son cadre intellectuel et réglementaire, jusqu’aux Constitutions de 172310.

Le cas de Christopher Wren impose une prudence comparable. La tradition maçonnique lui a parfois attribué une grande maîtrise avant 1717. Les travaux de Knoop et Jones, ceux de Ric Berman, et les discussions autour de l’article de Bernard Williamson et Michael Baigent invitent à distinguer l’adoption maçonnique possible de Wren et la fonction de grand maître, beaucoup moins sûre11.

Néanmoins, les sources font apparaître un voisinage culturel dense, fait d’hommes, de livres, de pratiques savantes et de sociabilités en réseau. Dans ce paysage, l’héritage alchimique d’Ashmole se prolonge par les textes qu’il sauve, par les collections qu’il transmet, par la mémoire maçonnique attachée à son nom et par cette manière très XVIIe siècle de réunir secret, étude, vertu et transmission.

Conserver et transmettre

Cette vocation de conservation se prolonge dans l’Ashmolean Museum. En donnant ses collections à l’Université d’Oxford, Ashmole inscrit dans une institution publique un savoir encore composite, fait de livres, de manuscrits, d’objets naturels, de monnaies, d’artefacts et de curiosités savantes. Le musée ouvre en 1683 comme premier musée public de Grande-Bretagne et premier musée universitaire du monde12. Ce geste prolonge, sur un autre plan, ce que le Theatrum Chemicum Britannicum avait accompli pour l’alchimie anglaise : préserver, ordonner et offrir ce beau résultat à la postérité.

En conclusion, Ashmole nous intéresse peut-être parce qu’il appartient à un moment où les frontières du savoir restent encore fluctuantes. Les livres hermétiques, les collections savantes, l’astrologie, la philosophie naturelle et les premières sociabilités maçonniques se fondent alors dans une même culture, une même érudition. Par son travail, une part de l’alchimie anglaise issue des manuscrits se retrouve à portée des intellectuels du monde moderne, passe des bibliothèques privées aux institutions savantes, et rejoint la mémoire des chercheurs comme celle des cherchants.

Alain Mucchielli


Notes et références

1 Royal Society, « History », royalsociety.org. Voir aussi, pour le contexte général, les travaux classiques sur Bacon, Boyle, Hooke et la philosophie expérimentale anglaise.

2 Society of Antiquaries of London, « About us », définition de l’antiquary comme érudit des vestiges textuels et matériels du passé, sal.org.uk.

3 United Grand Lodge of England, « History of Freemasonry », notice sur l’initiation d’Elias Ashmole à Warrington en 1646, ugle.org.uk.

4 University of Oxford, Cabinet Project, « Donum Dei », sur William Backhouse, l’adoption d’Ashmole comme « fils » en alchimie et la transmission de la matière philosophale, cabinet.ox.ac.uk.

5 Michael Maier, Themis Aurea. The Laws of the Fraternity of the Rosie Crosse, Londres, 1656 ; texte disponible sur The Alchemy Web Site, alchemywebsite.com, anciennement associé au domaine levity.com. Voir aussi l’exemplaire numérisé sur Internet Archive, archive.org.

6 James Brown Craven, Count Michael Maier, Doctor of Philosophy and of Medicine, Alchemist, Rosicrucian, Mystic, 1568-1622: Life and Writings, Londres, Dawsons of Pall Mall, 1968, réimpression de l’édition de 1910. Voir aussi Frances A. Yates, The Rosicrucian Enlightenment, Londres, Routledge, 1972.

7 Elias Ashmole, Theatrum Chemicum Britannicum, Londres, 1652. Voir Public Domain Review, « Theatrum Chemicum Britannicum », publicdomainreview.org. Sur l’idée d’Ashmole comme conservateur de la mémoire alchimique, voir aussi Noula Karaszi, From the Elixir of Life to the Lab Bench: How Elias Ashmole’s Alchemical Studies Influenced the Birth of Chemistry, 2025,  Thèse. 

8 Sur le « Collège invisible » et les réseaux de Boyle, Hartlib et Wilkins, voir Charles Webster, « New Light on the Invisible College », Transactions of the Royal Historical Society, 1974 ; voir aussi les synthèses de la Royal Society sur ses origines intellectuelles.

9 Royal Society, « History », sur la réunion de Gresham College du 28 novembre 1660 ; University of Oxford, Cabinet Project, « Early Fellows of the Royal Society », où Ashmole figure parmi les Original Fellows, cabinet.ox.ac.uk.

10 Sur 1717 et la première Grande Loge : United Grand Lodge of England, « History of Freemasonry ». Sur Désaguliers et les Constitutions de 1723 : « The Authors », 1723constitutions.com ; Robert Peter et al., « Who wrote the first Constitutions of Freemasonry? », Digital Scholarship in the Humanities, Oxford University Press, 2024.

11La note d’Aubrey du 18 mai 1691, conservée dans le manuscrit de la Natural History of Wiltshire et reprise dans la transcription Cramer déposée aux archives de la Royal Society, indique que Christopher Wren devait être adopté comme frère parmi les maçons acceptés. Cet indice rend son admission plausible, voire probable, mais il ne constitue pas un procès-verbal de réception. Les travaux disponibles relèvent principalement de la critique archivistique, paléographique et philologique ; je ne connais pas d’expertise physico-chimique publiée qui permettrait de renforcer ce dossier. Quant à la grande maîtrise de Wren, elle dépend surtout de la tradition andersonienne de 1738 et de ses reprises ultérieures ; elle ne peut donc pas être présentée comme un fait établi. Voir : Martin I. McGregor, « The Life and Times of Sir Christopher Wren », freemasons-freemasonry.com, 2024 ; Ric Berman, The Architects of Eighteenth Century English Freemasonry, 1720-1740, thèse, University of Exeter, 2010 ; Bernard Williamson et Michael Baigent, « Sir Christopher Wren and Freemasonry: New Evidence », Ars Quatuor Coronatorum, 109, 1996, p. 188-190 ; Douglas Knoop et G. P. Jones, The Genesis of Freemasonry, Manchester University Press, 1947.

12 Ashmolean Museum, « History of the Ashmolean », ashmolean.org.


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